TRINCHERA – TRINCHERAZO – TRINCHERILLA

Ce sont souvent des conversations avec des Aficionados ou des lectures qui éveillent mon intérêt et me poussent à rechercher des précisions au sujet de terminologies dont je me rends compte que l’utilisation est incertaine.  En l’occurrence tout est parti d’une interprétation qui m’a été assénée au sujet de la définition de la trincherilla.  Mon interlocuteur m’imposant son immense expérience,  il m’affirme que la trincherilla est l’opposé du trincherazo en ce qu’il en est une expression plus douce, donnée à mi hauteur. Ayant toutefois d’autres références en tête à ce sujet m’indiquant qu’une autre version est la bonne, je m’assujetti à une analyse terminologique.

Pour être complet il est interessant de démarrer en repassant les définitions de quelques ouvrages de référence.

Le Cossio propose une définition de la trinchera : « Pase Cambiado por bajo con la mano derecha, en el que se cita resguardando el cuerpo con la muleta ».  Aucune définition n’est proposée pour le trincherazo ou la trincherilla.  Ce que nous apprenons de cette définition est que la terminologie trinchera ne s’applique qu’à une passe donnée de la main droite et qu’il s’agit d’un pase cambiado, c’est-à-dire une passe donnée en citant du coté de la main tenant la muleta et donnant la sortie du coté de la main libre.  A ne pas confondre avec un cambio qui suppose un cite et un début de passe d’un coté du corps pour donner ensuite la sortie de l’autre avec un changement de direction de l’animal, alors que le pase cambiado ne suppose pas de changement de trajectoire.

Le Diccionario de Terminos Taurinos de Pedro Beltran nous propose une définition de la Trinchera et une pour la Trincherilla.  « Trinchera : Muletazo dado con la mano derecha, cambiado por bajo y adelantando el lidiador la pierna contraria.  El gran intérprete y creador de este muletazo fue en maestro Domingo Ortega ».  Cette définition corrobore celle du Cossio en ce qu’elle indique qu’il s’agit d’une passe de la main droite, mais rajoute que la jambe gauche doit être avancée ce qui suppose qu’elle ne pourrait se donner les pieds joints.  En ce qui concerne la « Trincherilla : Igual que trinchera pero con un matiz de adorno ».    Pour l’auteur, la trincherilla est une trinchera, donc une passe de la main droite, la seule différence étant le fait qu’elle soit donnée comme un adorno.  De trincherazo il n’est pas question dans cet ouvrage.

Le Diccionario de la Tauromaquia  (Espasa) de Marceliano Ortiz Blasco propose une définition de la « Trinchera:  Pase cambiado por bajo, con la mano derecha, en el que se cita al toro tapàndose el torero con la muleta y trayendolo toreado, para cortarle el viaje, echando el espada la muleta sobre la pierna izquierda. »    la définition rajoute aux précédentes la notion de passe toreada et de cortar, couper la trajectoire, avec la précision que la muleta est envoyée sur la jambe gauche.  Les deux termes de Trincherilla et Trincherazo sont mentionnés comme synonymes et renvoient sans autre précision à Trinchera dont on suppose donc qu’ils sont, pour l’auteur, la même passe.

L’ouvrage Français La Tauromachie Histoire et Dictionnaire nous propose une définition de la Trinchera dans laquelle se mélange la notion de trincherazo.  « Trinchera. Passe de muleta de la main droite, donnée par le bas.  Il faut distinguer le trincherazo de châtiment du trincherazo d’ornement ».  L’auteur détaille ensuite cette nuance, pour terminer en précisant  « Il existe aussi la trinchera pieds joints, donnée templée afin de reprendre le toro par des derechazos ».   Suit une définition de « Trincherazo. Autre appellation de trinchera qui en accentue la puissance ».    Rien n’est dit à propos de la Trincherilla.  Pour rajouter à la confusion une double illustration est proposée, une étant effectivement une trinchera, l’autre un pase del desprecio, passe donnée de la main gauche alors que la trinchera est définie par l’auteur comme étant une passe de la main droite.  Le lecteur pourrait conclure que le trincherazo est soit de châtiment, soit d’ornement et qu’il est toujours donné avec un caractère de puissance, ce qui pourrait être contradictoire avec la notion d’ornement.  Ici l’auteur envisage que la trinchera peut être donnée pieds joints alors que Pedro Beltran précise que la jambe contraire devrait être avancée.

Dans le Dictionnaire Tauromachique de Paul Casanova et de Pierre Dupuy la définition proposée est la suivante: « Trichera: Tranchée.  La trinchera ou Trincherilla est une passe changée par le bas donnée de la main droite.  Le torero placé de trois quart et la jambe contraire avancée reçoit la bête sur son flanc droit puis déplace le leurre en le gardant bas suivant un arc de cercle assez court ».    Ici les auteurs rendent trinchera et trincherilla synonymes comme Le Diccionario de la Tauromaquia de Marceliano Ortiz Blasco.

Afin de rajouter une dernière touche à la confusion je tiens à citer l’ouvrage Comment voir une corrida de Jose Antonio Del Moral.  « Passes de Trinchera .  Ce sont des passes cambiadas basses que la diestro exécute genou à terre pour receuillir les toros au début de la faena, quand il lui faut les soumettre à son pouvoir, ou pour mieux fixer leur charge avant de procéder à l’estocade.  Le torero peut aussi les exécuter debout et dans des conditions semblables.  On leur donne alors deux noms : trincherilla, quand elles sont légères et données pieds joints ou face au toro et trincherazo quand elles sont exécutées jambes écartées…, ce qui leur donne profondeur et puissance ».  p178 de l’ouvrage il est  qualifié de trincherazo une photo de passe de trinchera dont le négatif est retourné, donnant l’impression qu’elle est donnée de la main gauche alors qu’en réalité l’épée est armée sous la muleta et la passe est donnée de la main droite par Antonio Ordonez.  Vous n’y comprenez plus rien ?   C’est normal.  La confusion est ici totale.  Del Moral affirme que la Trinchera ne se donnerait que genou au sol.  Il est la seule plume à affirmer cela.  Puis il insinu que les variations données debout sont les trincherazo et trincherilla, toutes de la main droite avec la seule nuance de l’intensité et de la puissance de la passe.  Cet ouvrage est, par ailleurs, source de nombreuses confusions comme par exemple au sujet de ce qu’est un « pase cambiado » dont nous avons traité dans un autre article.

Et bien il nous reste à essayer de mettre un peu d’ordre et de bon sens dans toutes ces définitions.  La seule chose à propos de laquelle tous les auteurs sont d’accords est que la trinchera est une passe donnée de la main droite, par le bas.  Presque tous précisent à juste titre qu’il s’agit d’un « pase cambiado », même si certains se trompent sur la description de ce que cela veut dire, le confondant avec un cambio.

Camille JUAN 2011

Mais aucun ne nous donne une solution pour dire ce qu’est cette passe, donnée ici par Camille Juan, de la main gauche et répondant aux critères de « pase cambiado » donnée par le bas.  Ce sont les Maestros eux mêmes qui nous donnent la solution et mettent un peu d’ordre dans nos esprits.  Dans l’ouvrage Todas las suertes por sus Maestros  de José luis Ramon, les Maestros Paco CAMINO et ESPARTACO nous donnent la leçon.

En page 193 sous la section « Muletazos de Recibo » Paco CAMINO explique : « El trincherazo tiene dos momentos para ejecutarse dentro de la faena; al principio,  con el objeto fundamental de castigar al toro, y con la faena ya avanzada, …, convertiendose entonces en un adorno.  Si el trincherazo es de castigo, la mano deberà ir muy baja,…, y si es de adorno, la muleta puede sacarse un poco por encima de la pala del piton… ».  Un trincherazo de castigo (o trinchera, o trincherilla, que de las tres formas se le ha denominado) no es un adorno …  En uno y otro trincherazo ( que de ejecucion es el mismo, aunque la altura de la mano sea distinta ) a mi me gustaba tener las plantas de los pies asentadas en la arena … La mano que no torea (la izquierda) a mi me gustaba tenerla relajada … »

De cette explication il résulte que toute idée de séparer Trincherazo et Trincherilla sur la base des notions de puissance et d’adorno n’ont pas de sens, puisque le trincherazo peut être de castigo ou d’adorno.  Puis on note aussi qu’il n’est pas question du fait que cette passe serait donnée genoux en terre.  En effet, si cela était le cas, il s’agirait de doblones dont il est traité par ailleurs dans le livre.  Enfin le trincherazo est bien donné de la main droite.

Ensuite aux pages 338 à 341, dans la section « Adornos y remates con la muleta »,  le maestro ESPARTACO décrit d’une part le « Trincherazo con los pies juntos » qu’il décrit comme étant un adorno, et d’autre part « La Trincherilla (el trincherazo con la izquierda) » dont il écrit la chose suivante : « Muy distinto al anterior es el trincherazo que se da con la mano izquierda …  En este trincherazo hay que bajar mucho la mano, hay que someter al toro muy seriamente … »

Nous voyons ici que la trincherilla est un trincherazo donné de la main gauche et qu’il est donné pour soumettre.  Donc tous ceux qui ont vu dans la trincherilla une nuance de légèreté par rapport au trincherazo se trompent.  L’analyse technique d’ESPARTACO convient parfaitement puisqu’elle donne un nom à la passe exécutée ci-dessus par Camille JUAN, qui n’en avait pas après lecture des dictionnaires.

Résumons :  Trinchera et Trincherazo sont synonymes d’un « pase cambiado » donné de la main droite, par le bas, la jambe de sortie avancée ou avec les pieds joints, qui peut être donné soit pour soumettre, soit pour adornar.  La trincherilla est la version du Trincherazo donnée de la main gauche qui parce qu’elle ne bénéficie pas de l’aide de l’épée sous la muleta, est plus difficile d’exécution et pour cette raison l’est en mode de soumission par le bas.

Un des plus grands interprètes de la « TrincheraTrincherazo » contemporains, Rodolfo Rodriguez « El Pana ».

Rodolfo Rodriguez « El Pana »
Plaza Toros Monumental Mexico 2007
Photo tirée de http://www.altoromexico.com/2010/index.php?acc=noticiad&id=10761
Berumen.

À propos de Niño de San Rafael

Niño de San Rafael (Apodo de René Philippe Arneodau) est aficionado practico fréjussien avec une expérience tauromachique qui débute en 1970, allant de chroniqueur à apoderado, cultivant exigence et précision dans ses avis et ses opinions. Passionné de tauromachie depuis le plus jeune âge, il a trouvé dans la pratique du toreo le chemin de la compréhension de la technique et de l'art de torear, et développé une admiration et un respect pour ceux qui y excellent.
Ce contenu a été publié dans Technique du Toreo, avec comme mot(s)-clé(s) , , . Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.