LA PUYA EN SU SITIO

Il y a quelques temps j’ai partagé avec vous  des réflexions sur la “Toreria Varilarguera”.  L’objectif du billet était de réfléchir sur ce que peut être le tiers de pique lorsqu’il est exécuté par un cavalier qui y met du panache, de la “Toreria”.  Certains se sont étonnés de l’absence de référence au bon emplacement de la pique dans ces propos.  Le critère technique de l’emplacement ne s relève pas, a mon sens, de la notion de Toreria mais n’en demeure pas moins un sujet très important qu’il convient de mettre en avant, ce que je vous propose de faire ci après.

Même  s’il faut succomber à certains rappels généraux pour la bonne compréhension,  le but de ce qui suit est de proposer des axes de réflexion sur la question de savoir ce qu’ est le bon emplacement de la pique.

Dans un premier temps je vous propose de nous inspirer d’une analyse issue de l’ouvrage “Suerte de Vara” de Luis F. Borona Hernandez et de  Antonio E. Cuesta Lopez.

I.            De la pratique en matière d’emplacement de la pique.

Il résulte de l’étude de l’ouvrage précité que, sur les deux temporadas  1996 et 1997 (chiffres cumulés), dans les Arènes de Séville, Madrid et Cordoue, les piques de 46 Corridas et  277 Toros ont eu pour emplacement la répartition suivante :

  • Dans le Morillo :                40         soit          6.92%
  • Dans la Croix :                  227         soit        39.27%
  • En arrière :                        193         soit        33.39%
  • De coté (basse) :                 75         soit        12.97%
  • Dans l’épaule :                    42         soit        23,63%
  • Subscapulaire :                     1          soit          0,17%

Cette même étude nous enseigne qu’il y a eu 277 premières piques, 257 deuxième puyazos et 44 troisièmes.  Parmi l’ensemble des puyazos,  la répartition des emplacements est la suivante:

–                            Morillo              Dans le croix         En arrière            Basse         Dans l’épaule

1° Pique               4,69%                   37,19%                 33,21%                 15,16%                 9,39%

2° Pique               9,73%                   40,86%                 32,68%                 11,67%                 5,06%

3° Pique               4,55%                   43,18%                 38,63%                 6,82%                   6,82%

Ces chiffres indiquent que l’emplacement le plus fréquent  est celui dans la croix suivi de très près par le puyazo en arrière.  Ces deux emplacements de piques sont majoritaires à plus de 70%.  La pique dans le Morillo, plébiscité par de très nombreux Aficionados, ainsi que par les auteurs de l’ouvrage,  est en réalité très minoritaire, la moins employée dans la pratique.

J’indique, à toutes fins utiles, que ces chiffres, quoiqu’anciens, sont conformes à ce qui est pratiqué dans l’actualité.  Mes notes prises pendant les récentes ferias en arènes de première catégorie me le confirment.

II.            Principes de base de la pique bien placée.

Les auteurs de l’ouvrage “Suerte de Vara” nous expliquent que l’emplacement idoine est la partie postérieure du Morillo.  L’ouvrage fait la relation entre position de la pique et effets néfastes encourus par le toro pendant la lidia.  Les piques en arrière du morillo feraient courir le risque de blessures pouvant nuire au bon déroulement de la faena.  Dans les cas les plus extrêmes (piques très en arrière ou basses) l’ouvrage explique anatomiquement comment la lidia s’en trouvera affectée.

Toute blessure infligée par la puya a, selon l’étude, une profondeur trois fois plus grande que la partie pénétrante de la pique.  Cette simple constatation devrait être suffisante pour conforter l’idée selon laquelle le meilleur emplacement pour la pique est dans un muscle dont le volume peut absorber cette pénétration sans que d’autres éléments de l’anatomie, nécessaires au déplacement et au combat du toro ne soient affectés.  Le morillo serait donc de ce point de vue le bon positionnement puisqu’il s’agit d’une masse musculaire conséquente.

 

 

 

 

 

Plus précisément, le puyazo bien placé serait celui qui est donné sur la moitié arrière du morillo.  Peu de spectateurs pensent ou s’imaginent que cet emplacement serait le bon, influencés qu’ils sont et habitués de voir les piques telles qu’exécutées dans la pratique, comme nous l’avons vu dans le paragraphe I.  Un autre ouvrage  “Escuela Gràfica de Toros” de Luis Alberto Calvo Suarez propose en page 251 une illustration de ce “puyazo bien puesto”, une pique bien placée et défend les mêmes principes que ceux mis en avant dans l’ouvrage “Suerte de vara”.

 

 

 

 

 

 

 

Pour être complet il convient de préciser qu’il existe, toutefois, des opinions divergentes comme celles de Luis del Campo et de Martin Roldan cités dans le livre “Suerte de vara”.

Dans des conversations informelles avec des picadors j’ai compris que les professionnels considèrent que, pour des raisons liées à la pratique et à l’efficacité d’exécution de la suerte, le positionnement privilégié est celui de la croix, c’est-à-dire juste après la fin du morillo, au début du muscle rhomboïdes dorsal qui, sans être aussi volumineux que le morillo, n’en demeure pas moins une masse musculaire notable.  Les statistiques vues ci-dessus semblent indiquer que l’emplacement de la pique pratiqué par les professionnels s’étend de facto en arrière, au-delà de la croix.  Le problème est que ce muscle en V, large en son début, au niveau de la croix, se prolonge jusqu’au milieu du dos en se rétrécissant et en se terminant en pointe.  Au plus la pique affecte ce muscle en arrière, au moins sa masse est importante et au plus le risque est important de provoquer des effets secondaires incompatibles avec la lidia. Dans le discours du professionnel le critère de référence qui revient le plus souvent est, semble t il,  celui du degré de saignement souhaité et obtenu au terme du tiers.

Il est vrai que si nous analysions les faenas de triomphe dans les arènes de première catégorie, nous nous apercevrions que les toros collaborateurs des triomphes ont souvent été piqués, ou presque toujours piqués,  en arrière du morillo.  Il est donc nécessaire de faire la part des choses.  La question qui se pose est de savoir si en l’espèce il est possible d’être à la fois pragmatique et respectueux de l’éthique.

III.            Arguments pour un emplacement de pique efficace et éthique.

D’un point de vue éthique, il est essentiel de ne jamais perdre de vue que le Toro est à la fois un adversaire et un collaborateur dont la mort nous oblige.  Il faut absolument mettre en exergue sa combativité, sa bravoure, sa noblesse, son être,  tout en le respectant et en le combattant avec dignité.   Le tiers de pique doit répondre à ces principes.  Toute pique défectueuse, dans son exécution ou dans son résultat,  est un risque pour l’intégrité physique du toro et une atteinte à l’éthique.

Piquer dans la partie arrière du morillo est incontestablement la manière la plus éthique de le faire.  C’est aussi la manière la plus difficile de l’exécuter par opposition au choix d’un emplacement en arrière.

En effet, pour que le Picador soit en mesure de placer sa pique dans le morillo, il est absolument nécessaire qu’un ensemble de critères soient honorés.  C’est cela qui rends ce choix éthique.  Il est d’abord primordial de respecter la mise en suerte, c’est-à-dire le positionnement et la distance.  En agissant ainsi les acteurs donnent au toro le temps et l’opportunité d’exprimer (ou non) sa bravoure, et à l’Aficionado de détailler son comportement face à la cavalerie.  Aussi, le varilarguero aura l’opportunité de citer l’animal et de le voir venir.  Il pourra prendre la mesure de l’attaque et optimiser sa visée.  La notion de distance est moins significative lors de la première pique pour l’analyse de la bravoure.   Elle prendra toute son importance à partir de la deuxième rencontre et des suivantes.  Lors de la première pique c’est le comportement du toro à partir de la réunion qui informera sur sa force et sa bravoure, c’est-à-dire à partir du moment où il sentira le fer.  C’est pour cela que la distance de mise en suerte pourra être plus courte pour la première rencontre, sans pour autant qu’elle ne soit trop courte sinon le picador ne pourrai pas ajuster sa visée.  Bâcler la pique, envoyer le bicho sur le peto c’est augmenter la probabilité d’une pique défectueuse.

Lorsque le toro embiste au cheval,  son morillo s’allonge.  Le spectateur a, dans un premier temps, tendance à perdre de vue le morillo qui s’allonge (sauf lorsque le toro garde la tête haute). Pour cette raison son regard devra se centrer sur cette cible avant l’impact.  L’impact est entendu ici comme celui de la pique sur le morillo et non du toro sur le peto.  En effet, pour que le picador puisse positionner la pique correctement, il devra porter le fer avant que le bicho ne rejoigne le peto.  En dehors du fait qu’il protège ainsi sa monture du choc, il évite de voir le morillo disparaitre sous le peto et de n’avoir plus d’autre choix que de piquer en arrière.  Il s’agit aussi d’un geste éthique dans la réalisation de la suerte.

Il faut aussi admettre que de piquer dans le morillo est le choix le plus difficile compte tenu justement du fait que cette partie de l’anatomie du toro peut être amenée soit à disparaitre sous le peto soit à bouger intempestivement si l’animal se défends par cabeceo pour désarmer le picador.

Si le picador pique accidentellement ou intentionnellement en arrière du morillo, on parle de “puyazo trasero” (pique en arrière) ou de “puyazo muy trasero” (pique très en arrière) selon le degré de recul par rapport au morillo.  Dans le cas où l’emplacement, en plus d’être en arrière,  est aussi caido, c’est-à-dire bas, de coté, on parle alors de “puyazo catastrotròfico”.   (“Escuela graphica de toros”  Luis Alberto Calvo Saez p 246 à 256)

 

 

 

 

 

 

Une pique mal placée devrait  être immédiatement rectifiée par le picador afin de limiter ses effets néfastes.  La durée de chaque rencontre devrait être limitée afin de jauger son impact sur le toro avant qu’il ne soit excessif , ou nuisible au bon déroulement de la suite du combat, et surtout afin de permettre la/les rencontres suivantes avec le cheval, la deuxième puis éventuellement la troisième pique permettant de juger précisément de la bravoure et de la force du toro.   Le manque de force s’apprécie (ou plutôt se confirme) dès la première pique.

En tout état de cause une pique bien placée est plus difficile à maintenir pour le picador qu’une pique en arrière.  En effet la vara, la hampe, sera plus verticale et il devra s’appuyer sur elle avec plus d’engagement physique, donc de risque de chute du varilarguero.  Si le toro est manso et qu’il se défend de la tête pour désarmer le cavalier, le combat de ce dernier sera d’autant plus aléatoire et ne pourra durer.  Dans un tel cas, la question peut et doit se poser de savoir si une pique en arrière peut être acceptable afin que le bicho soit piqué et éprouvé alors qu’il montre des signes évidents de mansedumbre .  Mon avis est que oui.  Et dans le même esprit mon avis est que pour tout toro manso qui a refusé à plusieurs reprises l’affrontement de la pique, il convient de se concentrer sur la nécessité de piquer et de ne plus tenir compte des lignes sur le sable, de la position du cheval dans le ruedo,  où de la mise en suerte.  Il faut alors rechercher l’efficacité et la rapidité pour arriver au deuxième, puis au troisième tiers.  Ceci ne veut nullement dire qu’il faille piquer violemment, ni excessivement.  Simplement rechercher l’efficacité puisque la mise en valeur du Toro n’est pas possible.

On comprend que la pique dans le morillo est plus difficile à exécuter et appelle une participation active et rapide des toreros à pied pour mettre en suerte correctement puis pour venir au quite.  Un puyazo bien puesto n’est pas aussi facile à tenir.  Il ne peut durer aussi longtemps.  Il permet de préserver les forces du toro pour les rencontres suivantes et de limiter la probabilité de blessures au toro pouvant affecter la qualité de la lidia.  Sans compter que chez un animal ayant un port de tête haut la pique dans le morillo favorise le contrôle du port de tête.

Lorsque le public semble impatient de voir ce premier tiers se terminer, parfois avant même la fin de la première vara, c’est en partie parcequ’il ne veut pas qu’il y ait des conséquences néfastes sur la suite du spectacle.  C’est donc le signe que pour lui le spectacle est essentiellement produit avec la muleta.  Cela est bien dommage car c’est très précisément au moment de la pique que nous pouvons voir un des résultats de la sélection opérée par l’éleveur et la spécificité de la race du toro de lidia que nous admirons tant.

Une grande faena sans adversaire digne du titre de toro de lidia est un non sans.  Un grand triomphe sans tiers de vara n’est pas un triomphe.  A fortiori un indulto.  L’intérêt du puyazo bien puesto c’est qu’il implique que toutes les actions autour de la pique soient parfaitement menées,  pour permettre au varilarguero de piquer comme il se doit l’animal,  avec toreria s’il le peut et avec intégrité.  A contrario lorsqu’on voit que dès la mise en suerte au cheval tout est bâclé ou réalisé en dépit du bon sens, il est plus que probable que l’emplacement de la pique ne soit pas la priorité des acteurs.  On peut donc considérer que cette pique dans le morillo, bien que plus difficile à réaliser, est une nécessité au regard de l’éthique du spectacle et un révélateur quand à l’implication des toreros à pied et des cavaliers.

Parfait me direz vous!  Mais quand on a dit cela, on à rien réglé au problème.  C’est vrai.  Qu’est ce qui peut faire que le tiers de pique puisse évoluer vers ce qu’il devrait être.  Il ne faut pas compter sur le G10 pour se préoccuper du sujet.  Les professionnels à leurs ordres encore moins.  Quant aux ganaderos ils n’ont pas leur mot à dire dans la plaza et peut être même que leur préoccupation n’est pas celle là.  La seule entité qui ait un pouvoir d’influence potentiel sur la question ce sont les gradins.  Pour préserver leurs intérêts, les toreros se plieraient aux demandes du public.  Si le public refusait de demander les oreilles pour le cas où il n’y aurait pas eu un tiers de pique digne, alors le comportement des acteurs changerait afin de regagner les faveurs de ceux qui leur assurent gloire et richesse.   C’est donc un mea culpa qu’il convient de faire et une introspection.  L’aficionado doit s’informer, s’investir et partager son savoir avec le public assis sur les gradins.  Sans en arriver à créer une bronca, il convient de réagir à ce que nous voyons en piste dans le positif ou le négatif.  Il faut abolir l’indifférence, toujours dans le respect des toreros qui risquent leurs vies.

Le moment n’a jamais été plus propice pour que l’aficionado s’investisse de la sorte.  Nous faisons face aux attaques des antis qui ont compris que leur quête passe par l’étape intermédiaire des corridas sans sang et sans mise à mort.  Il faut résister à cette évolution qui serait la fin de la corrida que nous aimons et qui nous passionne.  Aussi nous avons la grande chance d’être les contemporains d’un torero reconverti, Alain Bonijol, qui a révolutionné le tiers de pique et qui continue de le faire à base de créativité et de passion.  Si la  profession ne se saisit pas pleinement des progrès réalisés par lui, c’est à nous de les en convaincre.  La corrida doit être, pour l’aficionado, un acte de foi et de participation.  Le “puyazo bien puesto”   c’est notre responsabilité.

A toutes fins utiles je précise que l’objet de ces lignes n’était pas de traiter de la taille de la pique et que ce sujet, très important, devra être traité par ailleurs.

A propos Niño de San Rafael

Niño de San Rafael (Apodo de René Philippe Arneodau) est aficionado practico fréjussien avec une expérience tauromachique qui débute en 1970, allant de chroniqueur à apoderado, cultivant exigence et précision dans ses avis et ses opinions. Passionné de tauromachie depuis le plus jeune âge, il a trouvé dans la pratique du toreo le chemin de la compréhension de la technique et de l'art de torear, et développé une admiration et un respect pour ceux qui y excellent.
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