2020 sous le signe de “Joselito El Gallo”

Le souvenir de la vie et la commémoration du centenaire de la mort surprise et prématurée du «Roi des Toreros», tout au long de cette année, vont être l’objet d’un grand nombre de célébrations, tertulias, et autres hommages posthumes. Cela va être aussi l’occasion de rehausser la figure de «Joselito El Gallo» dont l’auréole n’avait pas l’éclat de celle de Juan Belmonte, contemporain et rival, tous deux paradigmes de l’Âge d’Or du toreo. Le logo ci-dessous est l’oeuvre de l’illustrateur français Jérôme Pradet. C’est l’image promue par la peña taurine “Los de José y Juan” de Madrid qui sera au centre des activités liées au centenaire JOSELITO.

José Gómez Ortega naissait le 8 mai 1895 à Gelves (Séville) dans une famille de toreros puisque son père Fernando Gómez «El Gallo» (1847-1897), après un temps banderillero, avait pris l’alternative des mains de Manuel Fuentes « Bocanegra » ; son oncle,  José Gómez fut banderillero de Rafael Molina « Lagartijo (1841-1900). Il eut deux frères, l’aîné Rafael et Fernando, José étant le plus jeune des garçons.  Rafael Gómez « El Gallo » (1880-1960), aussi plus tard  surnommé «El Divino Calvo» pour sa calvitie et son art, fit office de père pour le jeune Joselito car celui-ci avait tout juste deux ans lorsque le chef de famille décédait avant qu’il n’ait accompli cinquante ans, de maladie, dans la finca « Huerta del Algarrobo » dont il était gardien et qui appartenait à la maison d’Albe. La mère, la Señaseñora – Gabriela Ortega, était une bailaora, danseuse gitane, de famille d’artistes flamencos. Trois filles naissaient aussi du couple Fernando et Gabriela, les trois épouseraient des toreros : Gabriela avec Enrique Ortega « El Cuco », Trinidad avec Manuel Martín Vázquez et Dolores « Lola » avec Ignacio Sánchez Mejías.

La carrière de « Joselito » est exemplaire, celle d’un enfant prodige. Dans la petite arène de la «Huerta del Algarrobo, au contact de ses grands frères toreros, il va acquérir des connaissances qu’il enregistre naturellement. Pas seulement des suertes dont Fernando est un maître mais aussi des toros et de leurs comportement. Ce qui fera dire plus tard à D. Eduardo Miura du jeune garçon  qu’ « il était né dans le ventre d’une vache » tellement ses dons d’enfant précoce étonnaient. Becerrista dès l’âge de treize ans, il est un novillero chevronné lorsqu’il se présente à Madrid le 13 juin 1912. A l’occasion de cette novillada, il tient tête à la empresa des Arènes de la Carretera de Aragón (Madrid), D. Indalecio Mosquera, pour exiger une corrida de toros et non pas les novillos « chicos » (petits) qui étaient prévus – du Duc de Tovar – car il les jugeait indignes pour sa première prestation dans la capitale. Ayant obtenu satisfaction il pouvait ainsi triompher avec les toros d’Eduardo Olea. A la suite de cette course, les chroniqueurs «Don Pío» et «Don Modesto» ne tarissaient pas d’éloges  pour  le «phénomène» qu’ils venaient de découvrir et manifestaient un enthousiasme hyperbolique. L’alternative avait lieu au mois de septembre pour la San Miguel de Séville des mains de son frère Rafael pour des toros de Moreno Santamaría, « Caballero » étant le nom du toro du doctorat. «Joselito» avait  dix-sept ans.

Plutôt que de relater les exploits de sa courte carrière, il est important de situer « Joselito El Gallo » en son temps, d’examiner sa personnalité en tant qu’homme et torero, d’évaluer son apport à la tauromachie pour que se crée une légende que l’on ranime cette année. L’unanimité de ses exégètes est telle qu’il est difficile de relier la réalité et cette légende, ou vice versa. Le décalage du temps de la deuxième décennie du siècle dernier et du début du XXIème en matière tauromachique, rend illusoire de faire une comparaison entre le style des toreros,  la qualité des toros, le «système» et les affaires taurines, les aficionados, la presse et ces mêmes facteurs d’aujourd’hui. Toutefois il est intéressant d’étudier l’influence qu’a pu tenir «Joselito» sur tous ces facteurs du toreo et du mundillo durant les trois lustres de sa vie de première figura.

Depuis son alternative jusqu’à la fatidique corrida de Talavera la Reina, le 16 mai 1920, «Joselito» va occuper le devant de la scène taurine en captant un nombre considérable de contrats, allant jusqu’à toréer plus de 100 courses en 1915, 1916 et 1917. L’exploit est d’autant plus important qu’à cette époque les déplacements s’effectuaient principalement en train avec, toutefois, le relatif avantage de parfois toréer plusieurs jours consécutifs dans une même ville.. Au total de ses huit ans de matador il toréait 680 corridas et tuait 1569 toros. Il ne rechignait pas ou même exigeait les encerronas, 22  à son palmarès. Dès son incursion au plus haut niveau, en 1912, il distance les matadors les plus en vogue de la première décennie du XXème siècle qui avaient repris le sceptre après la retraite en 1899 du grand Rafael Guerra « Guerrita » (1862-1941).  Il s’agissait d’Emilio Torres « Bombita » (1879-1936) et Rafael González « Machaquito » (1880-1955) qui, eux, se retiraient en 1913 quasiment emportés par la vague «Joselito». Cette même année, un autre torero de Séville, du barrio de Triana, prenait l’alternative le 16 septembre à Madrid des mains de «Machaquito» – le jour de sa despedida… – avec comme témoin Rafael «El Gallo» le frère de « Joselito ». Ce torero était bien sûr Juan Belmonte. C’était le début d’une rivalité qui allait révolutionner le toreo, opposant deux styles qui se confondaient pour créer le toreo moderne. «Joselito» héritait de la technique et des suertes de l’époque de «Guerrita», cette manière de combattre «sur les jambes» des toros, agressifs et rudes, sans la bravoure ou noblesse d’aujourd’hui.  Il s’agissait d’une lidia à la défensive et domination à la fois avec pour unique objectif la mise à mort. «Joselito»  brillait par la variété de son jeu de cape sans rechercher l’esthétique mais plutôt l’efficacité, il excellait à la pose des banderilles.

                               

Quant à Juan Belmonte, sans appartenir à une autre école que celle des contacts furtifs, au clair de lune, avec le ganado stationné à Tablada et des capeas, sans grandes facultés physiques, son toreo se caractérisait par un immobilisme jamais vu alors, son manque de technique classique était compensé par  l’émotion, le pathétisme et le temple de ses passes. Le principe appliqué fut celui de « toréer avec les bras comme si on n’avait pas de jambes… » En outre, «Don Pío» et «Don Modesto» opposaient le style de «Joselito» qui amorçait le toreo en redondo avec celui de Belmonte qui ne savait enchaîner que la naturelle avec la passe de poitrine, le fameux « 8 ». Il agrémentait ses faenas d’adornos ou remates en molinetedes bagatelles selon les deux critiquesmais il excellait dans les réceptions à la cape, à la véronique avec en terminaison son émouvante demi-véronique. «Joselito» maîtrisait les toros et les terrains. Juan Belmonte les ignorait – apparemment –  car disait-il, « un torero n’est pas un inspecteur du cadastre »… De ces deux conceptions du toreo, opposées, allait s’opérer une symbiose, chacun des deux génies empruntant à l’autre les vertus qui leur faisaient défaut.

La suprématie de «Joselito El Gallo» ne se limitait pas à ses exploits dans le ruedo. Malgré sa jeunesse, son influence est à l’origine de nombreuses innovations sur le monde taurin qui affecteraient sa structure à tous les niveaux. La fusion des styles des deux protagonistes de l’Age d’Or et l’évolution du public aficionado à leur égard amenèrent les éleveurs de toros de lidia à une sélection de leurs produits qui réduiraient leur «caste» – moins tournée vers la suerte de varas, âpreté des charges, etc. – au bénéfice de la noblesse jusqu’alors peu fréquente. Ceci permettrait ainsi de conjuguer le toreo en redondo de « Joselito » et l’enchaînement des passes avec le toreo plus statique, rapproché et «templé» de Juan Belmonte. L’actuel veedor, qui va inspecter et prendre option sur les toros destinés à son matador, fut aussi une fonction créée par « Joselito », comme celle de l’apoderado, fonction bien apprise par José Flores «Camará» et Domingo González « Dominguin » tous deux toreros ayant reçu l’alternative du genio de Gelves, plus tard apoderados respectivement de «Manolete» et de «Cagancho» ou bien Domingo Ortega. La nouvelle tauromachie née entre 1912 et 1920 est le fruit de l’intelligence hors du commun de « Joselito », de son sens de la responsabilité de figura,  de sa prévoyance du futur de la Fiesta de los Toros, de son analyse de l’évolution de la société et de l’attraction que suscitait sa rivalité avec Belmonte, de  leurs cachets et de l’économie des foules d’aficionados qui remplissaient les arènes. Tous ces éléments lui firent envisager la construction d’une Plaza Monumental à Séville de grande capacité (23.000 places) avec la possibilité d’en réduire le prix des entrées. Ce qui fut fait en 1916 et après des problèmes structuraux en 1917 – innovante construction en béton armé – , l’inauguration pouvait avoir lieu en 1918. La concurrence avec la Maestranza, mal vue par la haute société sévillane liée aux maestrantes, fit que le rêve de «Joselito» ne durait que trois saisons jusqu’à la dernière corrida de la San Miguel de 1920. Les difficultés financières du promoteur, l’industriel José Julio Lissen, ami de «Joselito», précipitaient la fermeture de la Monumental confirmée par une ordonnance administrative pour vice de la structure. Elle serait démolie en 1930…

Malgré cet échec, l’initiative de «Joselito» fut poursuivie et concrétisée puisque les plans de la Monumental servirent à la construction de la Plaza de Pamplona (inaugurée en 1922) sous la direction de l’architecte donostiarra – de Saint Sébastien – Francisco Urcola Lazcanotegui (le même que pour la Monumental sévillane). D’autre part, de son vivant,     «Joselito» prépara avec l’architecte José Espelius Anduaga, autre donostiarra, les plans de la future Plaza de Toros de Las Ventas.

La tragédie de Talavera la Reina, le 16 mai 1920, mettait fin à la courte vie et carrière de «Joselito El Gallo». Cette corrida, non prévue à son calendrier, avait toutefois lieu : «Joselito» s’imposant en prenant la place de son frère Rafael dans l’espoir de plaire au fameux critique taurin D. Gregorio Corrochano, son ami et joselitiste, qui néanmoins semblait s’éloigner de lui après l’affaire de la Monumental. Le critique du journal monarchique et conservateur ABC, avait de surcroît un lien de parenté avec la ganadera, la Viuda de Ortega , Dª Josefa Corrochano dont le fils était l’organisateur de la corrida… Le cinquème toro, de nom « Bailador », nº 7, terciado (259 kg en canal), cinqueño, soi-disant burriciego, surprenait «Joselito» qui prenait l’épée pour la mise à mort et lui infligeait deux cornadas, la première à la cuisse droite et la suivante au ventre provoquant un shock fatal en quelques minutes. Cette mort impossible survenait lorsque le torero traversait une période difficile. La veille, à Madrid, jour de la San Isidro, il avait partagé avec Juan Belmonte l’ire d’un public scandalisé et furieux par la présence de toros déficients. Il est dit, qu’il était aussi au bord de la dépression après le décès récent de sa mère, sans doute attristé à la suite d’un chagrin amoureux et sous l’effet de la vindicte des aficionados lui reprochant injustement sa facilité, ses succès, ses gains après l’avoir porté aux nues, payant ainsi la rançon de la gloire !

                                       

« Joselito el Gallo » est enterré au cimetière de San Fernando à Séville sous le mausolée du sculpteur valencien Mariano Benlliure.

Georges Marcillac

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