De la naturelle, naturellement.

Au contraire des étudiants qui font leurs révisions en été pour la session de septembre, la morte saison, c’est-à-dire l’hiver pour les aficionados, est le moment de se (re)plonger dans les livres et encyclopédies et trouver parfois les solutions aux problèmes actuels car l’histoire taurine est passée par bien des vicissitudes desquelles elle est sortie plus vive, plus riche, toujours en accord avec l’évolution de la société. Cette histoire s’accompagne de celle des toreros qui l’ont animée et marquée de leur empreinte et, de l’évolution du toreo, de la technique, de l’aspect artistique des suertes et de leur adéquation aux caractères des toros de chaque époque.

Pour cela, il est bon de faire quelque retour en arrière pour observer comment était exécutée la naturelle, passe fondamentale, récemment introduite dans notre glossaire et dont le sens et origine sont explicités dans le dernier article de René-Philippe Arnéodau. Ici, nous avons prélevé de l’imagerie taurine les différentes interprétations de la naturelle, de l’ « âge d’or » du toreo en la personne de José Gómez “Joselito” (1895-1920), à celle des années 40 et 70 par Manuel Rodríguez “Manolete” (1917-1947), Manuel Benítez “El Cordobés” et enfin Paco Camino jusqu’à celle de l’époque moderne…

Dans cette première photographie, nous sommes à l’époque de transition de la tauromachie ancienne du début du XXème siècle avant que se définisse le toreo moderne sous l’impulsion réciproque de Juan Belmonte et de son rival « Joselito El Gallo ». Ce dernier, héritier de la tauromachie qui avait commencé d’évoluer depuis Rafael Guerra « Guerrita » (1862-1941), devait adopter le style révolutionnaire de Juan Belmonte qui, moins athlétique que « Joselito », imposait un toreo plus statique, jouant des bras plus que des jambes…

L’instantanée ci-contre, montre José Gómez “Joselito” exécutant une naturelle à un toro en plein mouvement, sans « humilier » comme bien des toros d’aurefois. Le bras gauche  semble accompagner la charge sans vraiment la conduire avec le possible accrochage de la muleta en fin de passe. La naturelle n’est pas « aidée » de l’épée comme “Joselito” le faisait au début de sa carrière. On remarquera toutefois l’attitude d’extrême élégance du torero, l’appui sur la jambe contraire en chargeant la suerte et  le pied droit reposant sur sa pointe : l’ensemble ne donne pas l’impression d’un geste forcé malgré la puissance et vélocité du toro que l’on devine. La facilité légendaire du toreo de “Joselito” éclate merveilleusement dans cette naturelle.

Cette photographie célèbre est celle d’une naturelle très serrée exécutée par Manuel Rodríguez “Manolete” à un toro de Miura le 2 juillet 1944 dans la Monumental de Barcelone. Ce qui retient notre attention c’est évidemment combien les corps du toro et du torero sont « collés » l’un à l’autre. On remarque la hauteur inhabituelle du toro – typique des toros de Miura – et son volume pour ne pas dire exagéré dans ce cas. De fait, il semble qu’il n’y avait pas d’autre façon, les pieds joints, selon le style des toreros d’après-guerre, de profil, de faire passer l’animal dans un espace réduit pour suivre la muleta « aidée » de l’épée au moment de l’embroque. Exemple d’intensité, la muleta plane, de grande émotion et de grande maîtrise dans le geste, Evidemment, cette photo instantanée, dans son dramatisme, élude l’instant qui suit : laissons notre imagination…

Ici – ci-dessous à gauche – nous voyons Manuel Benítez “El Cordobés” à Séville dans une attitude typique du cordouan toréant à la naturelle : on observe ici aussi le corps vertical, les pieds joints, la main gauche basse, le toro s’ « enroulant » autour de la ceinture du torero et l’on note que, dans cette position, le mouvement de la muleta dépend du jeu du poignet qui prolonge, dans un style particulier, la charge du toro en la libérant en un espace minimum. Ce jeu de poignet était une force maîtresse de “El Cordobés” car, de la sorte, il gardait le toro pratiquement collé à son corps au risque de voir, dans les passes suivantes, sa muleta accrochée par les cornes du toro. Mais subsistait l’émotion … d’un toreo hétérodoxe qui, à l’époque, révulsait les puristes mais remuait les foules au début des années 60 du siècle dernier.

                   

Dans ce cliché – ci-dessus à droite – on remarque que le toro possède une charge plus violente, les sabots soulèvent le sable suivant la trajectoire imposée par Paco Camino. Il s’agit de « Serranito » nº 69 de Pablo Romero auquel le torero de Camas coupait les deux oreilles le 29 mai 1971 à Madrid. Pour cela, le compas légèrement ouvert, sans trop charger la suerte, en tout cas, la naturelle est prolongée par le jeu de la ceinture et les pans  –  vuelos – de la muleta qui « ouvrent » la charge pour un nouveau placement et possible enchaînement de la passe suivante. Cette naturelle, par son amplitude et temple, corriendo la mano, préfigure le toreo moderne.

Les temps modernes ne manquent pas de nombreux interprètes de la passe naturelle. Les photographies qui illustrent la définition et description de la naturelle de notre glossaire le montrent clairement. Les toreros classiques, les toreros artistes déclinent les canons du toreo chacun à sa manière : en chargeant la suerte, compas plus ou moins ouvert, les pieds joints, de profil, muleta à mi-hauteur ou balayant le sable, en ligne ou en redondo, autant de styles que le permettent les conditions du toro et de la lidia. L’histoire est marquée par les toreros, dont ceux cités du XXème siècle, bien d’autres encore, qui par leur génie ou personnalité ont participé à l’évolution de la corrida, de leurs exigences relatives aux conditions physiques et de comportement des toros en accord avec celles du public aussi. Dans tous les cas, leurs faenas se  construisent sur la base d’un toreo de maîtrise des suertes de muleta, la naturelle étant sans conteste la passe reine, celle qui permet au torero d’atteindre les sommets du succès sinon de la gloire, avec art et courage, le cœur en avant comme le dit magnifiquement le dramaturge et chroniqueur hispano-péruvien  Felipe Sassone (1884-1959): “el toreo al natural es el que se realiza con la mano izquierda, el estoque en la derecha y el corazón en medio”

Georges Marcillac


 

 

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