“La Corrida de toros, un sacré moment ou plutôt un moment Sacré.” par “R. MANO”

Introduction de “Niño de San Rafael” :

Il y a quelques mois j’ai eu l’honneur de “connaître” une personne que je côtoyais déjà mais sans subodorer une des facettes les plus intéressantes de sa personnalité : son Aficion.  Cette Aficion évolue quelque part entre la connaissance néophyte et  la perception symbolique profonde.  Ce mélange libre et léger lui a permis  de m’interpeller par la spontanéité et la singularité de sa vision de la tauromachie.  J’ai donc demandé à “R. MANO” (Apodo qu’il s’est choisi et qui sonne comme une promesse de fraternité) de bien vouloir partager avec Toreoyarte l’originalité de son ressenti.

“La Corrida de toros, un sacré moment ou plutôt un moment Sacré.” par “R. MANO

Il est étonnant de constater que les opposants à la Corrida, se présentant comme les défenseurs de la non-violence, soient parmi les manifestants utilisant le plus cette même violence. Étrange comportement que d’utiliser la violence et le dogmatisme pour imposer la disparition d’une Tradition très ancienne.

Tradition vient de “tradere” qui signifie révéler, raconter aux hommes l’histoire, par l’oralité ou l’exemple, d’un patrimoine culturel, une relation avec ce qui nous est commun, en tant qu’êtres mortels.  Elle se transmet par le biais des rites, qui,  par leur sacralité inhérente  à leur caractère immuable, parlent symboliquement à celui qui veut s’en donner la peine pour aller chercher l’idée qui se cache sous le symbole, ou bien sous tout ce qui contribue à faire surgir le toreo, nectar sublime si recherché et espéré dans la rencontre improbable entre un homme drapé de lumières et une bête souvent noire avec des cornes et une queue.

Toute ressemblance avec le “diabole” ou diable ne serait que pure coïncidence, malgré que son opposé le symbole soit le ciment de la corrida.

Ce n’est pas uniquement l’acte de tuer un toro qui donne un sens à la corrida. On peut tuer en ne faisant rien naître de la faena, rendue vide du grand toreo espéré des aficionados. Le triomphateur est le matador qui va créer, par son art, la rencontre entre humanité et animalité, où l’intelligence et le talent de l’homme vont triompher de la force brutale du toro, effrayante à faire fuir le commun des mortels

Si le torero et le toro sont des forces antagonistes par définition, c’est leur rassemblement en une faena lente, sans cesse, qui va faire naître la magie du toreo, cet instant de quelques minutes qui transforme l’homme en héros de tragédie.

Seule une faena précédée d’une sortie de feu de l’animal dans le cercle de l’arène, suivie de trois tercios nobles et maîtrisés, amènera le toro bravo à mourir d’un coup venu d’en Haut, l’espada plantée telle une croix dans un Golgotha revisité.

Ces quelques lignes imbibées de symbolisme pourront paraître incompréhensibles à celui qui ne comprend pas le langage symbolique qui est tout sauf un langage logique et intellectuel. Pourquoi les hommes vont-ils assister à une corrida ?

Pourquoi une corrida en live n’a-t-elle que peu à voir avec celle que l’on voit à la télévision. Le sacré du rituel ne se regarde pas, il se vit et est incompréhensible pour celui qui reste étranger à l’action du rite. Une corrida est une tragédie symbolique où les acteurs sont dans et autour de l’arène, car ce qui se passe au centre du cercle de l’arène est une transmission traditionnelle pour ceux qui se trouvent autour, sur la circonférence.

Si nous considérons la corrida comme une transmission de quelque chose, il semble difficile de l’expliquer avec des mots,  qui ne contiennent que ce que chacun veut bien entendre selon son éducation et son degré de sensibilité.

La mort du toro n’est pas la raison de la venue des aficionados, de même que personne ne vient voir un torero recevoir une cornada, aussi impressionnante soit-elle. L’afición est une quête, une recherche le plus souvent sub-consciente, d’un vécu de l’instant oû le torero oublie sa légitime peur de mourir pour sublimer un temps qui n’appartient pas aux vibrations du quotidien englué dans la matérialité et le physique. L’instant que l’aficionado recherche est l’instant métaphysique qui arrête le temps horizontal de nos montres  et le remplace par un instant vertical, magique, où le sacré du cercle voit descendre quelque chose qui vient d’en haut, quelque chose qui va au-delà du jeu de la vie et de la mort, car le héros de la faena demeure le moment sublime qui réunit torero et toro en un seul être formé de ses deux contraires. La dualité devient néant et laisse place au troisième élément, saveur extatique et éphémère, apanage du torero qui sortira triomphant et qui sera le véritable témoin auprès des hommes de ce qu’il a pu approcher. On peut se demander si l’indulto du toro exceptionnellement brave n’est pas l’équivalent d’une sortie par le haut, par le biais de la grâce qui va le gracier, “muchas gracias” sont les mots qui s’imposent ici.

Si le cercle de l’arène est le monde créé, l’homme qui dépasse la dualité des oppositions devient le héros, authentique exemple de la possibilité de la transcendance dans la perception des sens de l’homme, pénétration impensable dans le monde de l’incréé.

Malgré la relative rareté de ces instants magiques, jamais renouvelables à la demande et exigeant la présence d’un grand toro, d’un grand torero et d’un tirage au sort favorable, le fameux sorteo, la corrida est un rituel de dépassement de la mortelle condition humaine  pour aller côtoyer l’impensable et l’inimaginable, dominer un animal de 600 kilos et faire couple avec lui. Ce n’est qu’à ce moment-là que la peur et les réflexes physiques ataviques de l’homme s’effacent pour laisser briller l’homme de Lumière qui triomphe au centre du cercle. Le symbolisme est aisé  à entendre quand le triomphateur quitte le sol, juché au-dessus des épaules des autres, et privilège interdit au mortel, quitte le cercle de l’arène par la Puerta Grande des héros, véritable chemin vers l’incréé.

La vision symbolique que vous venez de lire est une interprétation personnelle qui ne se veut pas intelligible. Elle n’est que sensible, palpable, intuitive, insaisissable pour celui qui ne participe pas au rite et qui ne sait pas lire le cercle et sa circonférence.

La corrida est un rite initiatique, un parmi d’autres, elle exige participation et purification de toute pensée épidermique humaine, qui empêchera le possible passage pour l’homme, du sable de l’arène vers ce qu’il y a au-dessus.

Cette purification ou catharsis commence très tôt dans les pays où la corrida s’apprend très jeune, avant que les systèmes bien-pensants ne se mettent à penser pour nous. Notre humanité perd peu à peu conscience de ce qu’elle est, elle se pense merveilleuse de faire baisser nos cholestérols à coup de médicaments quand des gens meurent de faim aux portes de nos maisons. Comprendre que le courage et l’envie de triompher sont les apanages du héros permet de timidement essayer de l’être un tout petit peu, chaque matin que nous vivons.

La corrida est un enseignement, un éveil, elle explique la vie en montrant et dépassant la mort, elle explique l’immanence en montrant la transcendance. Le torero qui triomphe est celui qui nous montre, qui a été capable, et surtout qui nous a montré que cela est possible. Les toreros sont des guides, des exemples, quand ils triomphent, mais ils sont des guides et des exemples aussi quand ils échouent, nous réconfortant de nos propres échecs.

L’opposition des manifestants contre la corrida est de l’ordre du temporel, de l’intellectuel, du “sensibilisme” facile et manipulateur. L’anti-corrida ne peut comprendre et participer, l’aficionado ne peut que ressentir et surtout pas expliquer avec des mots ce qu’il reçoit, ce sont deux hommes qui ne se parleront jamais, car leur langage n’est pas le même. Nous avons là deux mondes parallèles, superposés, qui par définition ne peuvent se rejoindre, car délimitant deux mondes de perception totalement différents.

Le danger qui rode en ce début de 21ieme siècle est la disparition de tous ces rites de passage, de ces rites qui témoignent de quelque chose qui nous dépasse, et qui est depuis la nuit des temps. À force de faire croire aux hommes que tout va bien à 20 heures en mangeant une boîte de conserve d’où toute vie a disparu, nos gérants des peuples nous transforment en un troupeau bêlant qui attend l’iPhone 12 et la prochaine émission météo pour aller faire la queue au péage de l’autoroute des vacances. Le rite éveille l’homme, mais cette possibilité ne concerne qu’un monde minoritaire, source de conflit avec l’émergence d’une pensée unique.

Souhaitons que tous ceux qui ont des yeux pour voir puissent continuer à voir et si cela se passe dans une arène, qu’ils puissent ressentir la force du rituel qui transcende et permet de son vivant de dépasser la mort, privilège de l’humanité sur l’animalité. Que tous les toreros qui ont le talent de faire surgir le toreo avec art, soient remerciés du sacrifice qu’ils nous offrent à chaque corrida. La sacrifice est l’art de faire du sacré, et c’est dans le sacré qu’intervient le moment saint, reliant l’homme à plus haut que lui. Vous connaissez bien sur le fameux “sacro-saint”, et bien il s’agit bien de lui. Souvent utilisé à tort et surtout à travers, vous savez maintenant pourquoi la majorité ignorante le galvaude à l’envi.

Vivre la corrida est une expérience potentiellement initiatique. Elle ne peut fonctionner que si de multiples conditions sont réunies. Un rituel sans faille, un ordonnancement précis où soleil et ombre garnissent les gradins, un animal fort et brave, un matador talentueux, et surtout les hommes autour du cercle qui font la circonférence  car c’est pour eux que la corrida existe et uniquement pour cela.

Le toro de combat existe pour participer à la corrida, le torero vit pour le rencontrer, et c’est à l’humanité de recevoir l’éveil de cette unité reformée.

R. Mano   (Apodo)

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