La tauromachie à la croisée des chemins: le début de la fin ou un nouveau commencement?

La fin de l’année 2020 approche tout comme celle de l’année taurine qui est déjà une réalité. C’est aussi le moment de dresser le bilan de cette année marquée par le funeste Covid-19 qui a provoqué des milliers de morts et porté un pinchazo hondo au monde tauromachique à défaut d’une estocade mortifère qui serait décisive à plus ou moins brève échéance. Ce bilan pourrait se limiter aux résultats numériques de l’année écoulée mais aussi, la situation l’exige, il doit être étendu aux conséquences de la pandémie sur le monde taurin, ses acteurs, sa structure et le futur de la tauromachie pour la saison 2021 et après. L’illustration ci-dessus est éloquente: une attention médicale sinon chirurgicale doit être lui être appliquée.

La temporada espagnole écoulée enregistrait une réduction sans équivalent du nombre des corridas. Cela n’était pas arrivé, ni en 1918, apparition de la dite grippe espagnole et apogée de la rivalité « Joselito-Belmonte, ni pendant la Guerre Civile où de nombreuses corridas avaient pu être organisées, la plupart patriotiques pour  le soutien moral des troupes des deux bords et de la population. Donc, en cette année 2020, seulement 88 corridas ont eu lieu – corridas formelles, novilladas et de rejones – soit une chute de 89% par rapport à 2019. Jusqu’à la deuxième quinzaine de mars, juste avant que ne soient déclarés l’état d’alarme en Espagne et l’état d’urgence sanitaire en France, on comptait un total de 13 corridas après les férias de Valdemorillo, d’Olivenza, de Ciudad-Rodrigo et Illescas  et en quelques localités de Castille-La Manche et Andalousie. Après cela étaient annulés tous les cycles traditionnels des grandes ferias espagnoles. De juillet à novembre on dénombrait 75 corridas réparties en cinq communautés, alors que la Présidence de la Communauté Autonome de Madrid interdisait au dernier moment quatre corridas lorsque la billeterie et limitation obligatoire du nombre de spectateurs (50%) et mesures sanitaires avaient été parfaitement observées. Des 75 corridas, 61 furent de toros et 14 de novillos para rapport à 399 et 238 respectivement en 2019. Le problème lié à la régression du nombre de novilladas au cours des dernières années s’était encore plus accentué en cette période de pandémie.

Grace à la Fundación del Toro de Lidia (FTL) et au Comité de Crise (*) était organisée la Tournée de Reconstruction avec 21 corridas à l’affiche, dont 3 novilladas et 3 de rejones avec la collaboration d’institutions locales et surtout l’appui de la chaîne de télévision Toros  de Movistar. Par ailleurs, la télévision était aussi présente pour la retransmission d’autres spectacles montés par quelques empresas indépendantes, avec succès et affiches attrayantes, comme au Puerto de Santa María, Linares par Reyma Taurino et de Cordoue par Lances de Futuro ou Villanueva del Arzobispo, Plasencia, Jaén par Tauroemoción. La temporada française se soldait par 15 corridas au lieu des 105 de l’an passé (-86%) avec un bon point, en dépit des circonstances et contraintes sanitaires, pour Nîmes et Arles pour leur mini-féria des Vendanges et du Riz, Béziers pour le 15 août et Dax pour la journée du 27 septembre, Beaucaire, les Saintes Maries de la Mer et Istres qui totalisaient en cette maigre saison : 8 corridas formelles, 4 novilladas, 1 de rejones et 2 mixtes.

En ce qui concerne le ranking ou escalafón des matadors qui ont toréé au cours de cette dernière temporada (Espagne et France) il est indicatif, et c’est à son honneur, de trouver en tête Enrique Ponce, avec 18 contrats  après trente ans d’alternative!! En réalité, il en avait signé 23 mais une voltereta au Puerto de Santa María le conduisait au repos pour un temps. Viennent ensuite Emilio de Justo (9), Daniel Luque (9), Juan Leal (9), Curro Díaz (8), Sébastien Castella (6) “El Fandi” (6). Les autres figuras en tête du classement de l’an dernier toréaient moins de 5 corridas et certains une seule !  Des novilleros, le résultat est encore plus dramatique puisque Francisco Montero et « El Rafi » arrivent ex-equo avec 5 novilladas à leur actif, suivis de Manuel Diosleguarde et Tomás Rufo avec 3. La grande majorité des aspirants à matador n’ayant pas revêtu le costume de lumière de toute la saison ! Ces résultats sont le constat de la situation alarmante dans laquelle se trouve le secteur des novilladas qui sont la base même du recrutement et de la formation de la future génération de toreros et renouvellement des promotions.

C’est bien à cette situation, aggravée par la pandémie et l’arrêt pratiquement complet de l’activité des novilleros, qu’il était urgent de remédier. La FTL avec le concours de la Junta de Andalucía organisait un Circuit de Novilladas où des élèves sélectionnés d’écoles taurines d’Andalousie, au nombre de neuf, concouraient en une finale à Úbeda (Jaén) le 27 septembre dont le vainqueur était Jaime González-Écija de Séville. Dans le même esprit, la FTL et la Junta de Castilla y León réunissaient 18 jeunes novilleros pour six novilladas sans picadors et finale à Medina del Campo (Valladolid), le 24 octobre, dont Ismael Martín de l’école taurine de Salamanque était déclaré vainqueur. Dans les deux cas, le but poursuivi était évidemment de soutenir l’activité des novilladas et « ranimer » l’afición de quelques arènes de 3ème ou 4ème catégorie dont les municipalités correspondantes appuyaient ces initiatives. Toutes ces novilladas enregistraient de bonnes entrées – même des llenos, dans les limites permises – avec la retransmission des télévisions locales, qu’il faut féliciter.

Ces « expériences » ont porté leur fruit car aussi bien la Tournée de Reconstruction que les novilladas de promotion seront reprises en 2021. A part cela, pour l’instant, on ne sait de quoi sera faite la prochaine temporada. Tant que la pandémie ne sera réduite et les campagnes de vaccination effectives, la reprise des activités taurines ne dépendra que de l’esprit d’entreprise de certains et des décisions administratives et sanitaires des communautés autonomes espagnoles ou régionales françaises.  On suppose que pourraient avoir lieu des mini-ferias, soit un nombre réduit de corridas pour la San Isidro de Madrid ou la Feria de Séville. Dans les deux cas, Rafael Garrido et Ramón Valencia, les gérants respectifs de Las Ventas et de La Maestranza, prévoient une temporada, sans avancer de dates… La condition principale de reprise sera liée aux autorisations du nombre de spectateurs admissibles par rapport à la capacité des arènes. À moins de 50% de remplissage des arènes, l’organisation de spectacles majeurs dans les plazas de 1re et 2ème catégorie serait inviable. A cette condition s’ajoutent les frais fixes d’ouverture de chaque empresa, la TVA sur le prix des billets et l’inconnue selon laquelle les matadors figuras seraient d’accord ou non pour moduler leurs honoraires et la conséquence sur leur profession. Seul, jusqu’à présent, dans une interview, José María Manzanares déclarait qu’il serait disposé de le faire si le nombre autorisé de spectateurs devait être réduit. Par ailleurs, les toreros – matadors et subalternes –qui ont participé à la Tournée de Reconstruction ont ajusté leurs honoraires ou salaires et les éleveurs le prix de vente de leurs produits sans que l’on sache dans quelle proportion…. Ceci est l’exemple que tout reste à définir et reconstruire pour la survie de la corrida de toros. La FTL œuvre dans ce sens car elle est le seul organe fédérateur de tout le secteur taurin et s’est placée comme interlocuteur avec le ministre de tutelle : José Manuel Rodríguez Uribes, Ministre de la Culture. Ce dernier avait maladroitement dénigré le spectacle tauromachique moins       «pacifique» que le théâtre… Il devait rectifier sans vraiment convaincre. Il faisait des promesses pour compenser l’absence de ressources des cuadrillas pendant cette saison et se référait aux prochaines aides de l’UE pour y remédier en se déchargeant auprès des autres ministères pour mettre à exécution les aides dont on ne sait si elles ont été versées… Le budget de l’État espagnol approuvé pour 2021 ne mentionne pas la tauromachie qui, donc, ne recevra aucun subside au contraire du théâtre, de la danse, du cinéma, des livres et du cirque pour un total de plus d’un milliard  d’euros! Dans cette conjoncture peu favorable, sans oublier la pression permanente des anti-taurins et animalistes auprès d’un gouvernement réceptif, le futur de la prochaine saison reste incertain.  Pour l’instant, ne sont apparus aucuns signes d’un principe d’accord des différentes professions et organismes – en l’occurrence le Comité de Crise – pour faire face aux contingences de l’«après pandémie», ni des négociations véritables pour réviser les conditions de gérance des arènes et les charges qui pèsent sur les budgets d’organisation.

Au contraire, en France, bien que les empresas françaises travaillent encore à l’aveugle, l’UVTF propose un «modèle durable et solidaire», selon une Convention Collective du Spectacle Vivant Tauromachique afin que les éleveurs, les toreros-vedettes se mettent d’accord sur une clause qui tendrait à ajuster le prix des toros et les honoraires, selon une «jauge» qui correspondrait aux entrées réelles ou autorisées, toujours en fonction des mesures sanitaires. De même, les membres des cuadrillas devraient réduire leur cachet. Cela serait un progrès et un exemple à suivre en Espagne. En ce mois de décembre, des nouvelles encourageantes et prometteuses mettaient du baume au cœur des aficionados français : Istres annonçait et publiait l’affiche de sa féria aux dates du 18 au 20 juin 2021 ; la nouvelle commission taurine de Dax confirmait les rendez-vous habituels des férias du mois d’août et de Toros-Salsa de septembre 2021 avec le nom des élevages retenus ; les cartels de la Feria de Céret seront les mêmes que ceux qui avaient été prévus et ensuite annulés cette année.

Jusqu’à présent, si en France, on voit apparaître des signes de programmation ainsi que des accords et conditions pour la pérennité de la corrida de toros, en Espagne de vagues idées de restructuration du secteur taurin sont anticipées sans être vraiment officialisées. C’est le cas du regroupement des cinq associations des éleveurs de taureaux de combat autour de l’UCTL pour affronter les défis de la saison prochaine et embûches administratives; de l’action des empresas pour réguler les contrats d’adjudication des arènes ; de la volonté des professionnels d’établir de nouvelles conventions collectives ; de la modification et unification des règlements taurins ; du plan pour le soutien et organisation de novilladas ; d’une campagne qui réunirait la corrida, les courses de rue – bous al carrer – et fêtes populaires pour revendiquer la force économique et culturelle de la tauromachie face aux lobbies animalistes et carence des politiques. Toutes ces bonnes intentions ne demandent qu’à être mises à exécution. Le temps presse et il n’est plus possible d’atermoyer sans quoi un coup fatal serait porté à la tauromachie. Que 2021 soit l’année du renouveau. Que nous soyons débarrassés du Covid-19 et que nous retrouvions le chemin des arènes. Tel est le souhait de nous tous, aficionados a los toros, pour la Nouvelle Année !

Georges Marcillac

(*) Comité de Crise :

FTL : Fundación del Toro de Lidia UCTL: Unión de Criadores de Toros de Lidia  UT: Unión de Toreros  UNPBE: Unión Nacional de Picadores y Banderilleros Españoles  ASMEP: Asociación Sindical de Mozos de Espadas y Puntilleros. ANOET: Asociación Nacional de Organizadores de Espectáculos Taurinos

 

 

Ce contenu a été publié dans EDIT"O"PINION, Général, Georges Marcillac Escritos. Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

1 réponse à La tauromachie à la croisée des chemins: le début de la fin ou un nouveau commencement?

  1. comte dit :

    Merci Georges pour cette très intéressante chronique

Répondre à comte Annuler la réponse

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.