Le mal nommé « Pase Cambiado por la Espalda »

Photo Daniel CHICOT

Une lecture assidue des chroniques  actuelles vous confrontera avec fréquence à la terminologie “Pase cambiado por la espalda”.  Je l’ai moi même utilisée par le passé.  Puis un jour où je suivais une corrida télévisée, j’ai entendu le maestro  Antoñete répondre à une question de Manolo  Moles, lui expliquant que la passe que nous venions de voir n’était pas un   » Pase cambiado por la espalda »  mais un  » pase del péndulo ».   Sur le moment j’ai bien pris note de la précision sans pour autant me lancer dans des recherches  plus détaillées.  Il y a, en effet,  de nombreuses » suertes » qui portent des noms différents selon leurs créateurs, ou selon le continent où elles sont exécutées, et il n’y a pas motif à critiquer l’utilisation d’une terminologie plutôt qu’une autre.  Citons les exemples de la  « Zapopina »  et de la « Lopezina »,  ou du « Circular » et de la « Dosantina ».  Les spécialistes sont en mesure de remonter le fil de l’histoire pour retrouver la source originelle d’une passe et de son nom.

En ce qui concerne « El Pase cambiado por la espalda » les choses auraient pu en rester là si je n’avais pas eu un échange avec un voisin de « tendido » lors de la Feria de Sevilla 2011 qui ait justifié de relancer mes investigations.  Mon voisin  défendait l’idée selon laquelle l’appellation  « Pase cambiado por la espalda » était la bonne pour qualifier la passe en question parce que, selon lui, « Cambiado » serait un qualificatif issu de l’action de « cambiar ».  Pour lui « El pase del péndulo »,  dont je défendais la pertinence en l’espèce, n’avait rien à voir avec elle.  Pour lui  « El pase del péndulo » serait une passe dans laquelle le torero effectue un balancier tenant la muleta dans le dos, face à la tête du toro, avant de le faire passer soit par devant, soit dans le dos.  Cette affirmation allant à l’encontre de ce que j’avais entendu expliquer  par le Maestro Antoñete, j’ai décidé d’approfondir  la question et  de tirer au clair cette différence sémantique.

Photo Daniel CHICOT

Dans la « Suerte » qui nous occupe, le Maestro se positionne, pour initier la faena,  au centre du « ruedo » profil gauche vers le « bicho ».  Le Toro est placé devant un « burladero » à l’opposé du toril, le matador ayant le dos tourné au terrain naturel du « bicho » c’est-à-dire celui ouvrant le chemin vers les « toriles »  (Sebastien Castella a exécuté cette passe à Nîmes, pendant la féria 2011,  à contre « querencia », plaçant le toro dans les terrains de « toriles » et lui donnant la sortie vers la présidence, mais c’est là une exception à la règle).   La muleta est armée de l’espada dans la main droite,  tenue derrière son corps qui fait barrière entre le Toro et la muleta.

Pour que le « Bicho » s’élance depuis la barrière, le Torero :

  1. Soit fixe l’attention de l’animal en avançant sa main droite devant lui pour montrer la muleta du coté inverse de celui où il donnera la sortie
  2. Soit, si le toro s’élance seul, il laisse la muleta inerte derrière son profil droit.

Puis lorsque le « bicho » arrive à « jurisdicción » il déplace la muleta, le long de  son profil droit, vers l’arrière de son corps, dans son dos, pour renvoyer la charge vers la « querencia » naturelle du » bicho »,  c’est-à-dire vers les « toriles ».   La question qui nous occupe est de savoir si la terminologie « Pase Cambiado por la Espalda » est appropriée pour cette « suerte ».

Qu’avait expliqué le Maestro Antoñete?  Selon lui, le critère était celui du coté de la muleta qui était présenté au Toro au moment de donner la passe.  Ce n’est qu’en faisant mes recherches que j’ai compris ce qu’il voulait dire.  Dans un « pase cambiado » la muleta  est présentée du coté opposé à celui qui est exposé au toro dans un « pase natural » comme nous le détaillerons ci après.

La première difficulté rencontrée lors de mes recherches,  a été de trouver des sources et  des références  de qualité décrivant les passes  et les techniques du toreo.  Le Cossio dans ses différentes versions en est une.  Je l’ai complétée par le livre ‘El Hilo del Toreo » de Pepe Alameda,   ainsi que  l’ouvrage « Todas las Suertes por sus Maestros » de Jose Luis Ramon.  En tout état de cause,  le premier piège à éviter était celui de la recherche sur internet.  Je me suis rapidement rendu compte que cette méthode serait la plus incertaine, renvoyant de très nombreuses approximations et erreurs flagrantes.  J’ai effectué  mes recherches en confrontant les sources littéraires aux utilisations journalistiques dans les chroniques anciennes et récentes.  A cet effet  l’outil internet des Hémérothèques en ligne me donnerait une base d’information fiable et plus particulièrement  l’hémérothèque du journal ABC, ainsi que celle de la Bibliothèque Nationale  Espagnole.   L’hémérothèque d’ ABC comportant le contenu le plus ancien et étendu, c’est elle que j’ai utilisé comme référence dans les propos qui suivent.

I.            Considérations journalistiques.

Si l’on se fie au nombre de fois où l’appellation « Pase Cambiado por la Espalda » est utilisée sur internet, la conclusion simpliste serait que cette dénomination est la bonne en décrétant une victoire, très large, aux points.  Dans les chroniques d’ABC c’est également elle qui tient  globalement la corde, sans aucune hésitation, loin devant deux autres terminologies utilisées pour cette même passe à savoir « Pase del péndulo » et « Cambio por la Espalda ».  Il convient cependant de nuancer cette apparente victoire aux points.

La recherche dans l’Hémérothèque d’ABC fait apparaitre les premières utilisations de l’appellation « Pase Cambiado por la espalda »  en 1950, puis 1958.  Le contexte et les descriptions entourant ces premières utilisations prouvent cependant qu’il ne s’agit en aucun cas de la passe que nous étudions dans cet article.  En effet dans l’édition du 03/10/1950 il est fait référence à un « Adorno » qui est un embellissement, intervenant plus généralement lorsque la faena est déjà avancée,  et non pas une « suerte » donnée en début de faena.  Puis les 01 et 08/07/1958 il est décrit une passe avec la muleta pliée dans la main gauche qui fait plutôt penser au « Pase Cambiado » décrit dans l’ouvrage « Todas las suertes por sus Maestros » exécuté par Antonio Bienvenida, ou à une variante de la « Pedresina ».  Ces articles d’ABC n’ayant pas d’illustrations on ne peut pas confirmer graphiquement  ce que furent ces passes mais on peut sans aucune hésitation affirmer qu’il ne s’agit pas de la passe qui nous occupe ici.

Puis jusqu’au 17/04/1969 il n’y a plus d’utilisation de l’expression.  A cette date démarre dans ABC une nouvelle et longue série d’utilisation de la terminologie « Pase Cambiado por la espalda ».  Cette fois  les éléments visuels et le contexte d’emploi permettent de vérifier qu’il s’agit de notre passe.  De 1969 à nos jours on voit son incidence croitre progressivement  comme s’il y avait eu un phénomène de mode  dans son utilisation.  L’analyse fine de ces retours permet cependant de faire les constatations suivantes:

  1. La grande majorité des utilisations est faite dans des chroniques anonymes,  non signées,  de l’agence EFE, ou par des chroniqueurs variés, à la signature occasionnelle, mais aussi quelques utilisations attribuables à Zabala Père puis Fils, et José Luis Suarez Guanes  qui eux sont des réguliers de ABC.
  2. Ces chroniqueurs réguliers que sont Vicente Zabala père, et fils, et Guanes alternent plusieurs terminologies, à propos de la même passe, à savoir « Pase cambiado por la espalda », « Pase del Péndulo » et « Cambio por la espalda ».  Parfois  ils précisent, après avoir utilisé la terminologie « Pase cambiado por la espalda »,  qu’il s’agit de la passe inventée par Carlos Arruza ou de « Silvetazo » ou de « Péndulo », ou de « Pendular », comme s’ils ressentaient la nécessité d’ajouter cette qualification.
  3. En d’autres circonstances Zabala de la Serna et J. L. Suares Guanes n’utilisent que la terminologie « Pase del Péndulo » et ce à partir des années
    2000.
  4. De 1953 à 1966, chez un nombre réduit de chroniqueurs, on lit la terminologie « Cambio por la espalda » pour nommer la même passe, terminologie qui disparaitra de ABC pendant 20 ans pour réapparaitre à partir de 1986 essentiellement sous les plumes de Zabala de la Serna et de Jose Luis Suarez Guanes.

Pour résumer, nous  constatons que la plupart des chroniqueurs, réputés ou non, emploient la terminologie « Pase Cambiado por la Espalda » de 1969 à nos jours.  Deux de ces chroniqueurs ont aussi utilisé l’appellation  « Pase del péndulo » et  « Cambio por la Espalda » durant les décennies 1990 et  2000 le tout pour décrire la même passe.  Il règne donc une incertitude quand à la terminologie qui serait appropriée.

Voyons si des explications techniques peuvent éclairer notre lanterne.

II.            Considérations techniques

Si l’appellation « Pase del Péndulo » est sui generis parce qu’inventée pour qualifier spécifiquement la passe créée par Carlos Arruza, les deux autres terminologies, portent en elles des références techniques qui  induisent  une signification bien précise.  Ces références sont « Pase Cambiado » et « Cambio ».  Mon interlocuteur de Séville  me soutenait que Cambio et Cambiado sont une et même chose et donc que dire « Pase Cambiado » veut dire que l’on a effectué un Cambio.

Essayons d’y voir plus clair.  Que nous dit le Cossio?

Dans sa section Vocabulaire,  Le Cossio, dans ses deux éditions, distingue les deux termes  Cambio et Cambiado.  Il nous explique que le Cambiado est la passe de muleta dans laquelle le torero donne la sortie au toro du coté contraire à celui de la main qui tient la muleta.  C’est-à-dire que si la muleta est tenue de la main droite, le Pase Cambiado est une passe donnée avec la sortie donnée du coté de la main gauche, et vice versa.  Il n’est nullement question de changer le trajet de l’animal comme c’est le cas pour le Cambio.  En effet, le cambio y est décrit comme une suerte par laquelle son auteur cite d’un coté pour finalement donner la sortie de l’autre, changeant ainsi le trajet du Toro.

Dans le Tome I de l’encyclopédie Cossio « Los Toros » en page 969, dans la section traitant de l’Analyse Historico-Technique du Toreo, il existe une étude intitulée « El Pase Cambiado » qui confirme que, bien que peu usitée, la distinction du » Pase Cambiado » et du » Pase natural », renvoi à une différenciation technique telle que décrite ci-dessus.  Le « Pase cambiado » est une passe qui se termine en donnant la sortie du coté opposé à celui de la main où est tenu la muleta.  A l’inverse, est « Pase natural » toute passe  qui donne la sortie du coté de la main où est tenue la muleta.  Ainsi un Pase de pecho est un Pase Cambiado, comme le sont  aussi la « trinchera » ou  la « trincherilla » .

Cette même distinction entre Pase Cambiado et Pase natural est reprise par Pepe Alameda dans son ouvrage « El Hilo del Toreo » en page 94 sous le titre de « El Toreo Natural y el Cambiado ».  Il l’étudie  sous l’angle du toreo « de expulsion » et le toreo « de reunion », deux notions indiquant que lorsque le torero veut lier le toro autour de son corps il torée en « toreo natural » et lorsqu’ il souhaite dégager son corps de l’étreinte,  il pratique le » toreo  de expulsion » qui, pour Alameda, est assimilable au « Toreo Cambiado ».  Dans le toreo moderne la distinction du Cossio et celle de José Alameda ne sont pas parfaitement superposables. En effet,  il convient de noter  que le « Toreo de expulsion  » n’est plus seulement une technique de libération de l’étreinte, mais est devenu une technique de base utilisée par nombre de Toreros,  à la fois dans le » toreo natural et  le » toreo cambiado » par l’emploi du « toreo para fuera ».

Mais alors qu’en est il du « Pase del Péndulo » ?  Peut-on dire qu’il est un « pase cambiado » à la lumière des considérations techniques que nous venons de mettre en évidence?  Je suis de l’avis que non.  Dans cette passe le Torero donne la sortie du coté de la main qui tient la muleta.  La muleta est portée derrière le profil droit et n’est bougée que d’avant en arrière, toujours du même coté droit du Torero lors de l’exécution de la passe sans croiser devant ou derrière le corps pour aller vers la main ne tenant pas la « Muleta ».  Au contraire, dans le dernier temps de la passe le bras droit s’élève et s’éloigne du corps sur le même coté droit.

En fait, il ne faut pas confondre  Cambiado  avec Cambio pour les raisons relatées précédemment.  En effet  le Cossio nous explique que les « cambios » sont des passes dans lesquelles le torero indique qu’il va donner la sortie au toro d’un coté pour en fait la donner du coté opposé, sans notion de savoir s’il s’agit du coté où est tenu la muleta ou non.   On comprend alors que les deux concepts de « Cambiado » et « Cambio » ne se superposent pas systématiquement.  Un « pase de pecho » qui est un « pase cambiado »,  n’est aucunement un « cambio » car le torero ne change pas la trajectoire du toro en cours de passe.  Quant au « Pase del Péndulo », dont nous avons vu qu’il n’est pas un « Cambiado », il est bel et bien un « Cambio » car le torero site comme pour donner la passe devant lui et au final la donne dans le dos.

Il est d’ailleurs curieux de constater que, malgré cette évidence, parfaitement inscrite dans le texte de l’édition réduite du Cossio parue en 2007, les photos illustrant les termes « Cambiado » et « Cambio » sont de la même passe d’ « El Péndulo ».  Ne vous y trompez pas,  l’emploi de la même photo pour les deux termes est bel et bien une erreur.  La passe est un Cambio mais pas un Cambiado.  J’ai d’ailleurs noté qu’André VIARD,  dans son livre « Comprendre la Corrida »  en page 197,  avait choisi, pour illustrer la terminologie cambio, deux photos dont une est du « Pase del Péndulo.

En définitive, la dénomination « Pase del Péndulo » résulte du fait que la dite passe a été crée par Carlos Arruza et nommée ainsi à cette occasion.  Alejandro Silveti décrit cette passe dans le livre « Todas las suertes por sus Maestros ».  A aucun moment  il ne fait référence, dans ses propos, à la terminologie « Pase Cambiado ».  Qui plus est, lorsqu’il y est fait référence dans l’ouvrage,  c’est pour décrire une autre passe réalisée par Antonio Bienvenida.

El Pase Cambiado  –   Antonio Bienvenida    « Todas las Suertes Por Sus  Maestros »         Jose Luis Ramon

Aucun doute n’est possible.   « El pase cambiado » est ici en tout point compatible avec  le concept de « pase cambiado » étudié dans le Cossio et par Pepe Alameda, tel que nous l’avons vu plus haut.  Cette passe est aussi un « cambio » .  Elle combine les deux techniques qui sont de citer le Toro comme pour lui donner la sortie du coté gauche,  puis de l’exécuter avec la sortie du coté opposé  (cambio),  qui est aussi dans ce cas le coté opposé à celui de la main tenant la muleta (cambiado).  En l’espèce le deuxième temps de la passe est assimilable à un « pase de pecho » donné de la main gauche muleta pliée.

On peut se poser la question de savoir ce que devrait être un « pase Cambiado » donné  « por la espalda » pour qu’il puisse mériter cette appellation.  Il faudrait d’une part qu’il réponde aux principes techniques liés à la terminologie « passe cambiado » et d’autre part que la passe soit donnée dans le dos.  La seule passe qui  techniquement est adaptée à ces principes est « El Pase de las Flores » ou « La Capeina ».  Ces deux passes sont une et la même.  Ce qui les différencie c’est le moment où elles sont données.  En début de série pour la « Capeina » et en fin de série pour le « Pase de las flores » en forme de remate.  Et bien, on peut dire que ces passes sont des « pases cambiados por la espalda » parce que données dans le dos avec la sortie vers le coté de la main libre.   L’exécuter en ouverture de faena serait une gageure.  Compte tenu de la complexité du geste et de la limitation de son amplitude, le bras tordu dans le dos en fin de passe, il est difficile d’imaginer qu’elle puisse être exécutée lorsque le toro arrive à toute vapeur  en début de faena.   Mon avis est qu’une telle passe serait extrêmement difficile à réaliser et donc que la terminologie « pase cambiado por la espalda »,  appliquée à une passe exécutée en début de faena, est improbable.  L’improbable est cependant habituel pour El Pana qui réalise une telle passe, justement dénommée dans ce cas, « Pase Cambiado por la Espalda » comme on peut le voir dans cette video.

El Péndulo  –   Alejandro Silveti      « Todas las Suertes Por Sus  Maestros »                          Jose Luis Ramon

Au terme de cette recherche, je conclu que lorsqu’on utilise la terminologie « Pase Cambiado por la Espalda » à propos de ce qui est en réalité « El pase del Péndulo » on commet une erreur historique et technique.  La seule autre terminologie applicable avec justesse à cette passe est celle de « Cambio por la Espalda » qui est une dénomination générale,  applicable à de nombreuses passes comme  « La Pedresina » de Pedrés,  « La Tobalina » de Cristobal Cuenca, « El Pase del Fusil » de Chamaco ou « El Péndulo » de Carlos Arruza.   .  Mais le nom spécifique de la passe qui nous occupe demeure « El Péndulo » ou « Pase del Péndulo « .   René Philippe Arneodau.

À propos de Niño de San Rafael

Niño de San Rafael (Apodo de René Philippe Arneodau) est aficionado practico fréjussien avec une expérience tauromachique qui débute en 1970, allant de chroniqueur à apoderado, cultivant exigence et précision dans ses avis et ses opinions. Passionné de tauromachie depuis le plus jeune âge, il a trouvé dans la pratique du toreo le chemin de la compréhension de la technique et de l'art de torear, et développé une admiration et un respect pour ceux qui y excellent.
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