Joselito El Gallo et Juan Belmonte: les prémices du toreo moderne (I)

Ce titre pourrait être assorti d’un point d’interrogation car beaucoup de questions se posent quant au rôle des deux protagonistes de l’ Âge d’Or du toreo comme l’a désigné le critique taurin du quotidien espagnol ABC Gregorio Corrochano.

Comme aux temps des querelles des Anciens et des Modernes, par  essayistes et biographes interposés, les opinions se divisent et même s’opposent, les discussions s’étant ranimées à l’occasion de la commémoration du centenaire de la mort de José Gómez Ortega «Joselito» à Talavera de la Reina. Le toreo moderne contemporain est le résultat d’une évolution au cours des différentes périodes de l’histoire de la tauromachie, depuis les traités fondateurs de José Delgado «Pepe Hillo» (1754-1801), de Francisco Montes «Paquiro» (1804-1851) de Rafael Guerra «Guerrita» (1862-1941), de Domingo Ortega (1906-1988) jusqu’à celui non écrit mais largement divulgué et appliqué de Paco Ojeda (1954-  ). Mais ici, il s’agit d’opposer et défendre les tauromachies de Joselito El Gallo et de Juan Belmonte qui à leur corps défendant ne prétendaient donner des leçons à personne et encore moins créer un modèle de toreo tel que les générations qui suivirent l’Âge d’Or allaient s’en inspirer jusqu’à l’appliquer et le perfectionner jusqu’à nos jours. La période qui couvre la courte carrière de Joselito et celle en paralléle de Juan Belmonte –  de 1912 à 1920 – fut,  en cet espace de temps aussi court, le cadre de bouleversements de sociétés comme la Grande Guerre 14-18, la Révolution Russe et les mouvements sociaux en Espagne. Etranger à ces convulsions, le monde taurin allait vivre avec passion les exploits des deux Sévillans qui préparaient le futur de la corrida de toros, sa structure et aussi l’art de toréer. La presse taurine se divisait, l’afición prenait parti pour l’un et pour l’autre avec passion et parfois virulence.

Les chroniques taurines de l’époque ne laissaient absolument pas entrevoir la révolution suscitée par Joselito “Maravilla” et le “Pasmo de Triana”, si ce n’est la relation ampoulée et hyperbolique des faenas qui ne laissait la place aux détails techniques ou artistiques de la lidia qu’en de rares exceptions. On pourrait même dire que les chroniqueurs taurins les plus célèbres et avisés, contemporains de Gallito et de Belmonte, «passaient à côté» de la novation et mutation tauromachique dont ils étaient témoins. Parfois, ces mêmes chroniqueurs – qui ne se considéraient pas revisteros,  donc pas  comptables des séquences de la lidia – rédigeaient leurs articles ou digressions littéraires pour laisser apparaître leurs faveurs à l’avantage d’un torero et leur opposition ou dédain à l’encontre d’un autre. D. Alejandro Pérez Lugín « Don Pío » (1870-1926) fut le chantre de Joselito ainsi que D. Gregorio Corrochano (1882 -1961) bien que ce-dernier «découvrait» et louait ensuite les mérites de Juan Belmonte.

                      

                        Don Pío »                     Gregorio Corrochano                       Pepe Alameda

 Il faut dire qu’à cette époque-là les faenas étaient très courtes, quelques minutes, se limitant à un nombre réduit de passes, avec pour but final la suerte suprema –  la mise à mort. Le toreo était rudimentaire, plutôt un exercice de technique et maîtrise en fonction des caractéristiques des toros qui, alors, après l’épreuve des piques, montraient des signes d’agressivité et/ou de mansedumbre peu propices au lustre artistique. Pour tout cela, les chroniques taurines traduisaient bien plus les impressions de leurs auteurs, tantôt emphatiques tantôt cinglantes selon leur préférence ou leur aversion pour tel ou tel torero… ou leur adversaire de la presse taurine.

Ce n’est qu’après 1920 et même bien plus tard que l’analyse du toreo de l’Âge d’Or dominé par Joselito et Juan Belmonte apportait les éléments qui confirmeraient les bases et donc l’origine du toreo moderne. Quelle est donc la grande découverte des théoriciens – ceci dit sans acrimonie ou ironie – de l’art taurin? Elle se résume en deux concepts : le toreo en redondo et le temple. Bien entendu du premier, Joselito en serait sinon l’initiateur au moins le pratiquant régulièrement. Du second, Juan Belmonte en est le révélateur, le catalyseur. Rafael Guerra dans sa tauromachie de 1896,  en quelques mots, plaçait les premiers jalons d’une nouvelle ou possible forme de toréer en expliquant la ligazón, l’enchaînement des passes : « le diestro terminera (la passe) en tournant (sur lui-même) et étirant le bras vers l’arrière…. tout en imprimant à ses pieds, une fois la passe achevée, le mouvement précis, pour se trouver en position de répéter la passe». C’est bien là, en peu de mots la genèse du toreo moderne lorsque dans la faena de muleta les passes se succèdent sans discontinuité… «en rond». Dans le fameux traité « El Hilo del Toreo », José Alameda (*), en 1989, admettait la découverte du «maillon cherché» ou «perdu» en visionnant de vieux films en particulier celui de la corrida du 3 juillet 1914, corrida de la encerrona de Joselito avec des toros de Vicente Martínez. Quelle ne fut sa surprise d’observer que Gallito tenait la muleta de la main gauche, retenait le toro au niveau de sa jambe gauche au lieu de l’expulser de sa trajectoire en ligne droite (comme il était habituel de le faireNDLR), la jambe en pivot, et dirigeait la muleta vers l’arrière pour marquer le «voyage» en rond. Une nouvelle passe était ainsi possible, la suerte répétée. Il n’y avait aucun aspect esthétique dans la succession des passes sinon une volonté de soumettre et garder le toro dans la muleta. On rappellera que Joselito El Gallo fut un torero largo qui dominait les suertes à la cape, aux banderilles, qu’il était un muletero technique et qu’il exécutait notablement la suerte suprema. Cette corrida des «sept toros de Martínez (6 + 1 sobrero)» fut triomphale et consacrait le jeune matador tout juste âgé dix-neuf ans. Il faut aussi rappeler que le 2 mai précédent Juan Belmonte avait signé un de ses grands triomphes de sa carrière et Joselito, par orgueil et son amour propre touché, avait voulu relever le défi poussé d’ailleurs par les disputes épistolaires des journalistes du The Kon Leche et El Liberal (**)  Gregorio Corrochano  rédigeait l’article de cette corrida du 3 juillet en louant les exploits de Joselito à chacun de ses toros. Par contre, il devait avoir trouvé banale la faena au 2ème (***) puisqu’il se limitait à écrire : Joselito commence seul (la faena), tranquille et rapproché (du toro), donnant trois naturelles complètes qui sont très applaudies. Et plus loin : le toro est de plus en plus affaibli, et la faena est (comme) chaque fois plus intelligente. Le toreo en redondo de Gallito semblait être pour Corrochano une évidence ou bien un autre artifice accepté du dominio de ce grand torero dont aucun toro ne lui résistait. Surprenant encore que n’ait pas été remarquée cette forme de toréer alors que d’autres, plus de cinquante ans après, voyait en elle la genèse du toreo moderne… José Morente (voir mon article du 14 avril dernier), dans ses écrits et conférences, fait état, par de courts extraits de vielles pellicules, du style du toreo en redondo de Joselito. en particulier des corridas datées du  19 octobre 1913 à Madrid (celle de la despedida de Ricardo Torres) « Bombita », du 22 avril 1914 à Séville et celle du 19 mars 1918 à Barcelone.

On constate que le style de Joselito est bien loin de celui des toreros actuels car il s’agissait d’un toreo sur jambes, de défense même, face à l’âpreté erratique des charges des toros d’autrefois. Joselito fut le torero héritier du toreo classique des Lagartijo et Guerrita, qu’il sut dépasser et élever à des sommets jamais atteints. Par sa science et dominio des toros, par ses recours ou mieux par son inspiration, il jetait les bases du toreo moderne, sans l’achever, en structurant ses faenas de séries de passes naturelles liées. Après sa mort, le relais serait définitivement pris en 1928 par Manuel Jiménez « Chicuelo » et sa faena fondatrice au toro Corchaíto de Graciliano Pérez Tabernero.

Georges Marcillac

(*) José ou Pepe Alameda apodo de Carlos Fernández y López-Valdemoro, écrivain, journaliste taurin radiophonique hispano-mexicain, exilé en 1939 au Mexique.

(**) The Kon Leche était un hebdomadaire taurin – Krónica Tauromaka – «joselitiste». «El Liberal dont le rédacteur était Don Modesto était «belmontiste».  A la suite de la corrida du 3 juillet 1914 Don Modesto avait titré « Habemus Papam » instituant de la sorte en toute honnêteté Joselito Pape du toreo

(***) Ce toro s’appelait «Descarado»  de Vicente Martínez de Colmenar Viejo. Il avait été mal piqué par les picadors Chano et Camero et a priori ne se prêtait pas à quelque éclat, et le public avait même protesté lorsque Josejito avait pris les banderilles – Traité de Marcos García Ortiz : Las Encerronas de Joselito El Gallo – 2014

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