La meilleure faena d’Enrique Ponce à Bilbao.

Hotel Carlton de Bilbao. Lieu de rencontres taurines par excellence durant Aste Nagusia sous l’égide du Club Taurin Cocherito. Des présentations de livres taurins et des tertulias en présence de  personnalités du mundillo. Selon un programme bien huilé sont analysées les corridas de chaque jour. Le mercredi 21 à l’occasion de la parution du livre « Enrique Ponce, il faut le voir à Bilbao 1989-2018 »  édité par le « Cocherito »,  était annoncée la visite du torero entre ses deux prestations à Vista Alegre. Les membres du « Cocherito » voulaient aussi lui remettre le livre avec une reliure exclusive et unique. Accompagné de Ramón García, Enrique Ponce faisait son entrée dans le Salon Imperial, comble dès que le bruit avait couru de cette visite impromptue.

Après quelques mots de bienvenue du président du «Cocherito», Sabino Gutiérrez, l’auteur du livre, Rafael Ferrer rappelait combien Bilbao représente pour le maestro Enrique Ponce et ses 68 paseíllos sur sable de Vista Alegre jusqu’à ce jour. La parole lui était ensuite donnée pour répondre entre autres à une question à propos de CRISOL et les interprétations de musique classique ou populaire en remplacement des traditionnels pasodobles taurins pendant les faenas de muleta. Commençait alors une autre faena, sans artifice, naturelle et émouvante. Enrique révélait qu’il vit avec la musique, la plus variée, en particulier lors de la cérémonie d’habillage avant la corrida. Enrique Ponce mélomane. C’est là qu’il montrait une facette cachée de sa personnalité. Il contait qu’à la suite d’une représentation d’un opéra au Théâtre Real de Madrid (La Traviata – avril 2015 – NDLR), il rencontrait dans un restaurant le ténor italien Francesco Demuro (1978 – Porto Torres – Sardaigne) qui avouait n’avoir jamais assisté à une corrida. En supposant que chacun vantait les valeurs de son art, le ténor se mit à chanter le fameux aria Nessun dorma de Turandot de Puccini. Sur ce, Enrique se levait et se mettait à toréer de salon et esquisser quelques passes au rythme lent des premières mesures… De sa place sur l’estrade du Salon Impérial, de la parole au geste, devant les aficionados surpris et curieux, Enrique répétait cette improvisation, se levait et, tout en fredonnant le nessun dorma, dessinait un lance imaginaire et inspiré.

Francesco Demuro était à Paris le mois de mai suivant et prenait le TGV pour aller pour la première fois assister à une corrida et voir toréer Enrique Ponce à Nîmes, un matin de Pentecôte, qui allait affronter six toros de différents élevages. Au sixième toro – de Juan Pedro Domecq –  Enrique réalisait une faena de grand «temple», ornée d’un tres en uno et paraphée de ses fameuses poncinas. C’est alors que s’élevait dans l’amphithéâtre nîmois la voix du ténor et le Nessun dorma. Enrique reprenait sa faena en mesurant les temps pour monter l’épée au sommet final de l’aria :

                                         Dissipe-toi, ô nuit! Ô étoiles, couchez-vous!                                              Ô étoiles, couchez-vous! A l’aube, je vaincrai!

 et au Vincerò! Vincerò!  il portait une estocade qui roulait le toro sans puntilla. Il est facile d’imaginer l’apothéose que fut la fusion de la musique, de la dramatique et du toreo  dans la lumière du midi nîmois.

   

Ce jour-là, Enrique Ponce sortait a hombros par la Porte des Consuls. L’évocation de ce moment magique déclenchait une ovation unanime, moment que  le torero avait fait revivre  et dévoilé une part de son intimité, sa passion pour l’art dans toutes ses expressions.

De cet évènement, toujours conté par Enrique Ponce, naissait l’idée et ensuite le projet de CRISOL inauguré à la Malagueta en août 2017. Cette expérience prétend à associer  le toreo  et différents arts  et susciter un mélange d’émotions et sentiments parmi les spectateurs, y compris les néophytes. Comme le rappellent les articles de toreoyarte des 9 et 10 août 2017, René Philippe Arnéodau et moi-même nous interrogions du bien-fondé de cette expérience au détriment de la corrida qui apporte par elle-même les couleurs visuelles et sonores que devraient rénover l’initiative d’Enrique Ponce. Heureusement ce spectacle ne s’est pas multiplié selon son principe originel et quelques malheureuses copies – accompagnement musical, décorations, flamenco – confirment nos réserves sur l’opportunité d’un tel mélange des genres.

Néanmoins, par sa présence au Carlton, Enrique Ponce venait de signer une de ses plus belles faenas à Bilbao. Avec élégance, intelligence et sensibilité,  il avait défendu, peut-être convaincu, la fusion des arts dans le spectacle tauromachique, son sens et son esprit artistiques. Nous  garderons toutefois, même sans musique, le souvenir de ses grandioses faenas sur le sable de Vista Alegre en lui souhaitant encore de nombreuses fusions… avec les toros et les aficionados.

Georges Marcillac

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