TOREO PUR ET TOREO MODERNE

TOREO PUR ET TOREO MODERNE

Tous les Aficionados ont, un jour ou l'autre, participé à des conversations dans lesquelles les avis exposés étaient diamétralement opposés à propos de la valeur technique qu'il convenait d'accorder à une faena.  Il est en effet très difficile d'appréhender en même temps, et dans l'action, toute la masse d'informations venant d'une prestation tauromachique et d'en tirer la quintessence.  Aussi, quand bien même les débatteurs arriveraient à tout percevoir, ils pourraient encore aboutir à des conclusions différentes compte tenu de leurs goûts personnels, hors de toute considération technique.

La première fois que j'ai été confronté à une telle discussion, ce fut à propos de la corrida du 31 mars 1975 en Arles durant laquelle Paco ALCALDE coupa deux oreilles du dernier Juan Pedro Domecq.  Un groupe d'Aficionados érudits se sont empoignés longuement sur le fait de savoir si cette faena méritait bien les deux oreilles et si ALCALDE avait toréé en chargeant la suerte.  Incapable d'en juger par moi-même à l'époque, il me fallut attendre de nombreuses années avant de me forger une opinion personnelle circonstanciée.  Je me propose de partager avec vous quelques éléments de réflexion,  qui m'ont permis de mettre en perspective les aspects techniques des faenas et des notions telles que "cargar la suerte".

Il se dessine à l'aube du 21° siècle deux tauromachies aux composantes biens définies, qui s'inscrivent dans deux philosophies reconnaissables et distinctes, pour ceux qui y prêtent bien attention. On les qualifiera de toreo moderne et de toreo pur.  Notons que ces deux tauromachies recueillent, toutes les deux, un franc succès populaire dans les arènes de toutes catégories.  Le Public étant roi, c'est lui qui déterminera, à terme, si l'une de ces tauromachies prendra définitivement l'ascendant sur l'autre et deviendra la norme. En ce qui me concerne je vois dans l'exécution de ces deux conceptions du toreo une expression claire de deux philosophies de vie dont les ramifications influencent profondément tous les aspects de la planète tauromachique.  Et c'est parce que cette influence est si profonde qu'il est important que chaque aficionado sache, de façon éclairée, de quel coté il souhaite se positionner.

Le Toreo est l'expression de concepts, de valeurs et de sentiments.  En toréant le torero nous dit qui il est, il exprime sa considération de l'adversaire qu'il va mettre à mort, et il signifie à son public la façon dont il le perçoit et le considère.  Dans le toreo moderne le torero cherche à capitaliser sur les limites du savoir des publics et sur leur désir de festoyer, de se réjouir.  Les toreros exécutent alors le toreo moderne parce qu'ils se sentent en mesure de délivrer à la fois un résultat à la hauteur des espérances du public, tout en pariant sur le fait que ce public ne percevra pas les moyens mis en œuvre pour y arriver, ou tout du moins qu'il n'en fera pas une condition essentielle de son succès.  Au contraire, dans le toreo pur, le torero parie sur sa connaissance du toro de combat, et par respect pour lui, applique une technique pure, sincère, chargée en émotion dramatique, avec le risque d'une rentabilité moins efficace du point de vue du spectacle, mais profondément plus mystique pour ceux d'entre nous qui la perçoivent.

       I.          TOREO MODERNE

Le toreo moderne privilégie très clairement l’enchaînement, les virevoltes et la variété du mouvement.  Cette tauromachie s'adresse aux facultés de perception originelles du public.  Avant de maîtriser les concepts techniques on apprend à reconnaître les  passes par leur nom et à en apprécier la succession et ce plutôt en volume qu'en qualité.  Lorsque le toro est arrêté on est ravi de voir, qu'avec insistance, le torero arrive à faire avancer l'opposant.  On peut aisément confondre immobilité et aguante, enchaînement avec domination, quantité avec profondeur.  La particularité du toreo moderne est d'introduire une notion dominante de ratio risque / triomphe, limitant la valeur risque tout en maximisant le potentiel de succès.  Les techniques liées à cette conception ne sont pas en elles-mêmes un défaut. En effet, lorsqu'elles sont un recours face à un opposant difficile elles peuvent trouver un sens.  C'est lorsque les recours sont érigés en principe que cet excès devient critiquable.

Nous avons tous une idée de ce qu'est la notion de Cargar la Suerte et de l'importance que revêt ce concept.  En cette matière les définitions proposées sont presque toujours centrées sur la description de la gestuelle corporelle du torero.  Faut-il avancer la jambe, appuyer sur la jambe de sortie, être croisé, avoir la poitrine en avant?  Il n'est pratiquement jamais fait référence à la trajectoire du toro pour juger de l'acte de cargar la suerte.  Pourtant, c'est le toro qui nous dit si cette technique peut ou doit être employée, et si le torero l'a effectivement appliquée.  Il ne peut, à mon sens, y avoir, d'abord,  de cargar la suerte sans mouvement, sans déplacement, sans agressivité, sans attaque du toro.  C'est bien là le problème du toreo moderne, qui a fait du toro sélectionné un animal aux réactions sur commande au lieu de réactions instinctives.  Le torero devient la télécommande des bichos qui se déplacent moins de manière autonome et instinctive que par réaction aux sollicitations.  Parce qu'il a face à lui un opposant dont il  téléguide les charges, le torero peut se passer d'appliquer les préceptes  techniques fondamentaux, indispensables à la domination du bicho sauvage qui lui se déplace avec force et vivacité et qui nécessite qu'on le domine pour construire une faena.  Conclusion, dans le toreo moderne on ne charge pratiquement pas la suerte, et on passe son temps à doser les efforts que l'on demande au toro qui par manque de caste a du mal à se mouvoir.

Au moment du choix des illustrations visuelles qui suivent, j'ai opté pour soumettre à votre sagacité des photos de trois figuras triomphantes du moment.  En effet, je ne voulais pas proposer d'images de toreros dont on dirait qu'il était normal qu'ils toréent mal puisque ne participant pas à l'élite.  Le regard est donc tourné vers l'élite et plus particulièrement vers El JULI, Enrique PONCE et MANZANARES.  Vaya cartelazo !

  1. 1.      EL JULI.

Incontestablement, El JULI est le torero le plus "poderoso" (puissant) de sa génération.  Il a démontré au fil des ans l'étendue de ses connaissance, une volonté démesurée de vaincre, un style de conquérant.  El JULI sait tout faire et pendant des années il a tout fait.  Avec l'arrivée de Roberto Dominguez dans son entourage, son style a connu une inflexion notable.  Il s'avère, aussi, que ce changement est intervenu après les cornadas de Madrid face à un toro de Guardiola le 05 juin 2001,  de Malaga le 13/08/2001 face à un toro de Savador Domecq, puis à Bilbao le 23/08/2001 face à un toro de Torrealta.  El JULI a affiné une technique très personnelle d'évitement dans la suerte à l'épée et a modifié notablement sa technique du toreo. Courant 2004 El Juli a abandonné la pose des banderilles.  L'objectif est ici de montrer que tout ce qui brille n'est pas or mais pas de jeter le bébé avec l'eau du bain.  Le toreo du JULI, comme celui d'Enrique PONCE , est exceptionnellement maitrisé, imposant et varié.  C'est parce que ces toreros arrivent à mélanger les techniques avec une régularité exceptionnelle qu'ils méritent et conservent leurs postes dans la hiérarchie et dans l'histoire du toreo.  Ceci n'interdit pas cependant que l'on puisse effectuer une analyse technique affinée pour mettre en évidence et analyser les méthodes employées.  Et dans le cas d' EL JULI nous constaterons qu'il a abandonné au fil des ans une part de verticalité qui faisait partie de son toreo jusqu'en 2001 et qu'il a pris ses distance de la trajectoire des toros en toquant , comme PONCE, por fuera et en se tenant sur le fil de la charge ou carrément désaxé, fuera de cacho.

Ce que je vous convie à faire en préambule de la lecture de ce qui suit, c'est de revoir quelques vidéos d'EL JULI dans l'étape de sa carrière jusqu'en 2001.  Vous y noterez la recherche d'une verticalité qui obligeait, d'une part, à se passer le toro plus près du corps et d'autre part imposait de dominer la charge.  En particulier, en revoyant les images de la cornada de Madrid face au toro berrendo de Guardiola vous verrez que c'est en toréant vertical de la main gauche qu'il a été pris (Les images sont sur Youtube).

Maintenant revenons au toreo actuel du JULI.  Les images qui suivent ont été prises durant la Feria de Bilbao 2012.  La particularité de ces images est qu'elles montrent les passes du début jusqu'à la fin.  Car on ne peut juger d'une passe que si on voit où elle commence et où elle finit.  Habituellement dans les revues spécialisées ont vous propose un cliché pris au ¾ de la passe au moment même où le geste est le plus flatteur, mais aussi trompeur.

El JULI - Bilbao 2012

El JULI - Bilbao 2012

Dans la série d'images qui précède ont voit bien que JULI laisse parfaitement la muleta devant les cornes à la sortie de la passe précédente, que le bicho ne termine pas sa rotation et qu'il ne répète pas immédiatement, malgré la muleta devant le museau.  Pour tocar, appeler et déclencher la charge,  JULI a exagérément positionné sa jambe de sortie  en retrait de l'axe suivant l'épine dorsale du toro (axe de charge naturelle).  Il est obligé d'insister pour provoquer la charge qui sera, du fait de la position d'origine, un V ouvert éloignant la tête de l'animal du corps du torero.  En début et en fin de passe les contorsions du torero permettent d'éloigner la charge du corps, avec l'illusion de la verticalité en milieu de passe (images 2916 – 2917).  Les séries qui suivent montrent les mêmes usages techniques.

2 Contact Juli Fuera de Cacho2

3 Contact Juli Fuera de Cacho

El JULI, comme nous le verrons avec Enrique PONCE, utilise le toque por Fuera.  Dans l'image qui suit, la position de départ de la passe est à peine croisée. Le torero avance la muleta et toque ostensiblement sur la corne contraire avec le pico de la muleta.  La charge est d'abord envoyée vers l'extérieur puis, une fois que la tête du toro est fixée dans la muleta, la charge est tirée vers l'intérieur avec la double sécurité d'avoir vérifié que la tête était mise dans la muleta et que le corps était dépassé.

4 Contact Juli DerechazoQuand le toque por fuera est exagéré, le torero fait le pont c'est-à-dire qu'il laisse un espace notable entre lui et la muleta qui, face à un animal encasté, pourrait inciter ce dernier à choisir le corps au lieu de la muleta comme cible de sa charge.  L'objectif est toujours ici de provoquer la charge vers l'extérieur, éloignée du corps du torero.  Heureusement pour les figuras, les élevages sélectionnés par eux ne produisent que peu de toros encastés.

5 Contact Juli Puente

  1. 2.      Enrique PONCE

Le style de PONCE est différent.  Son élégance naturelle est accentuée par sa recherche de verticalité qui imprègne à son toreo classe et distinction.  Toutefois, Il y a dans ses choix techniques des éléments qui l'éloignent du toreo pur.  S'il est vrai que PONCE n'efface que rarement la jambe de sortie, il utilise avec efficacité le toque por fuera accentué qui rejette la charge vers l'extérieur. Il donne l'impression de se croiser et de charger la suerte en avançant la jambe de sortie.  Mais en réalité il se sert de cette gestuelle pour accentuer le toque por fuera au lieu de dominer la charge en la conduisant le plus près du corps puis vers l'intérieur dès les premiers temps de la passe.

Chez lui comme chez JULI le toro est ramené à l'intérieur de la passe une fois que la tête du toro a dépassé le corps en le tenant à distance du corps sur une trajectoire extérieure et lointaine.

6 Contact Ponce Por FueraNous voyons parfaitement, dans cette série d'images, comment PONCE se croise, avance la jambe de sortie puis rejette fortement, dès le début de la passe, la charge vers l'extérieur, conservant ainsi une distance de sécurité entre lui et l'animal.  Pour ceux qui auraient encore du mal à le percevoir, je les convie à regarder comment change l'axe de la colonne vertébrale de l'animal par rapport à un point fixe qui, dans la série ci-dessus, peut-être la tâche sombre que l'on devine sur le sable en haut à droite sur les deux premières photos et qui apparait ostensiblement sur les suivantes.  Sur la série d'image qui suit on voit bien que PONCE utilise la même technique et fait même le pont sur la photo 3521.  L'image 3523 est la plus flatteuse pour le Maestro où il apparait en toute verticalité, tirant la charge vers l'intérieur une fois la tête mise dans la muleta et le corps passé, avec une classe indéniable dont se ravissent ses admirateurs.

7 Contact Ponce Por Fuera2

La difficulté pour l'aficionado est de mettre en perspective les moments d'esthétisme avec les circonstances du début et de fin de passe.  Ce qui rends la perception difficile c'est le fait que les Maestros soient capables de mélanger les effets défensifs et l'impact esthétique en accentuant le second. Dans ce domaine PONCE est effectivement un Maître.  Il a développé une  maitrise dans le crescendo de ses séries compensant la technique défensive du début de série par des remates spectaculaires. Voyons, ci-après, comment PONCE met en valeur une série par un molinete enchainé avec un cambio de mano tous deux lointains, et les deux cités avec le pico, envoyant la charge vers l'extérieur tout en maîtrisant l'esthétisme et le temple.

8 Ponce Remate por Fuera

JULI comme PONCE jouissent d'un aura considérable car leur tauromachie est fondée sur  un temple exceptionnel et des trajectoires longues qui confèrent à l'ensemble de leurs prestations un caractère maîtrisé et profonds.  Manquent pourtant dans cet ensemble la sincérité et la profondeur qui résultent du toreo pur.

3.      MANZANARES (Fils)

Le cas de MANZANARES représente pour moi un dilemme.  Les photos que je vais vous proposer sont déjà anciennes elles dates de la feria de Séville 2009 .  A cette époque je critiquais sans réserve son toreo alors même qu'il triomphait à SEVILLE.   Ces critiques me valurent des réprimandes acerbes d'aficionados enchantés par les succès du torero.  Puis, petit à petit, j'ai noté une évolution notable de son toreo.  S'il est vrai qu'il a encore tendance a tapar la cara, c'est-à-dire à laisser la muleta devant le museau sans terminer les passes avant d'entamer la suivante, il a notablement gagné en verticalité et se passe les toros plus près qu'à cette époque.  A mon sens MANZANARES est un torero en progression, avec de la marge restante, ce qui n'est peut-être plus le cas des deux Maestros précités qui sont, en fin de carrière pour PONCE et en régression pour JULI.  C'est pour cette raison que Manzanares reste pour moi une promesse du toreo et que je conserve l'espoir de le voir réaliser le toreo pur dans l'avenir.  A moins que, comme Cayetano, il ne considère qu'il lui convient mieux de se consacrer aux activités extra taurines qui immanquablement ferait dévier ses ambitions en étouffant la force vive interne dont chaque torero a besoin pour espérer pouvoir se sublimer.

Voyons comment toréait MANZANARES en 2009.  On note tout d'abord des contorsions corporelles comme celles employées par El JULI .  Dans le style actuel de Manzanares celles-ci ont pratiquement disparues.  Ont voit aussi sur les photos une propension à laisser la muleta devant la tête du toro tout en positionnant le corps en dehors de la trajectoire, fuera de cacho, autre point commun avec le toreo du JULI.  Et lorsqu'il souhaite provoquer une charge MANZANARES, à l'instar de PONCE, utilise le toque por fuera pour écarter du corps la charge de l'animal.

9 Manzanares ligando Fuera

On détecte dans cet enchainement de deux derechazos les techniques défensives telles que décrites plus haut.  Le pas en avant exagéré au moment du toque pour déclencher, avec le pico de la muleta, une charge  à trajectoire sortante (605 à 606).  Le replacement en laissant la muleta sous le museau et en gardant le corps en dehors de la trajectoire (612 -615),  quitte à redonner, si nécessaire, une paire de toques por fuera pour relancer la charge (618 et 622-623).  J'attire particulièrement votre attention sur la différence entre les images 617 et 623.  Il s'agit de la même passe.  Dans l'image 617 la colonne vertébrale du toro donne un axe que l'on peut caractériser de naturel, en fin de rotation à la sortie de la passe précédente.  Puis la 623 nous montre comment la technique a transformé cet axe vers l'extérieur de la trajectoire qui aurait été la trajectoire naturelle du toreo pur si le torero avait poursuivit à partir de la 617 à tirer la charge dans l'axe naturelle le long de son corps.

Il va de soi que ces constatations soulèvent d'autres questions.  Par exemple celle de la taille de la muleta utilisée.  Une distance importante entre la partie intérieure de la muleta et la pointe opposée, le pico, va faciliter la mise en place des techniques défensives.  On peut aussi s'étonner que les toreros qui sont les plus sélectifs quant au ganado combattu soient aussi ceux qui utilisent des techniques défensives.  On pourrait penser qu'ayant choisi leurs opposants en fonction de critères qui leurs conviennent, ils se livrent ensuite pleinement avec un toreo pur à l'instar de Jose TOMAS.

Au bout du compte ce qui importe c'est la trajectoire du toro et pour regarder cette trajectoire il convient de ne pas se laisser hypnotiser que par les virevoltes et les effets esthétiques, mais s'astreindre à scruter principalement le toro.  Cette trajectoire nous dit beaucoup sur les qualités de l'animal, sur la sincérité du torero et sur l'engagement de son toreo.

La trajectoire du toro est un révélateur de sincérité et d'engagement dans une tauromachie actuelle dont une des tendances est de lisser la charge dramatique, pourtant indispensable à la justification de cet art.  La mise à mort d'un toro est un acte grave qui nécessite d'être réalisé avec sincérité.  Le torero connait l'instinct du toro et toute sa technique doit se fonder sur cette connaissance.  Détourner cette connaissance pour réduire la charge dramatique est un contresens.  Lorsqu'on connait le toro, qu'on maitrise la technique et qu'on se propose de tuer cet opposant brave et noble, dignité et sincérité sont indispensables.  L'aficionado est témoin d'un homme qui risque sa vie pour canaliser la charge de l'animal tout en créant, lorsque cela est possible, une œuvre artistique.  Sans sincérité il ne peut pas y avoir d'œuvre d'art.

Ensuite la trajectoire témoigne de la caste, de la bravoure et de la noblesse du toro.  Un toro encasté mobile agressif, vivace, aura tendance à prendre des trajectoires plus directes.  Dans ce cas l'art exulte lorsque face à ces caractéristiques l'homme domine la situation sans renoncer à la charge dramatique que véhicule la sincérité.  En cas de besoin la tauromachie défensive, en recours, pourra être employée mais ne doit pas être le fondement de la technique employée.   La tauromachie défensive ne doit pas être érigée en norme.

D'ailleurs la sincérité se cultive dès l'élevage du toro de combat en lui conservant ce qui fait de lui un animal exceptionnel, à savoir sa caste et sa bravoure, en s'assurant qu'il arrive intègre au moment du combat.   Puis il convient qu'il soit combattu par un torero qui s'expose autant que la technique du toreo le lui permet.

Donc le deuxième ordre de réflexion est celui de la technique.  Si un torero connait et maitrise la technique du toreo, s'il est convaincu de son efficacité, alors la sincérité lui impose de l'appliquer dans sa plus grande pureté pour canaliser les charges.  C'est justement cela qui fait toute la force et l'impact du toreo de José TOMAS.  Il torée comme s'il était convaincu, sans aucune réserve, du pouvoir de sa technique.  Il n'a donc pas besoin de mettre en place une technique défensive systématique.  Le toreo est alors dit pur, sans contorsions, sans toques por fuera, sans utilisation du pico, sans positions fuera de cacho, sans trajectoires sortantes en V, sans tapar la cara.  Et parce qu'il n'y a pas toutes ces choses on parle de toreo minimaliste, où le plaisir visuel ne vient pas des virevoltes spectaculaires mais de l'intense sincérité.  Je pense singulièrement au Maestro ANTOÑETE en fin de carrière, lorsqu'il n'avait pas les moyens physiques pour se défendre mais qui, malgré cela, employait un toreo pur.

Il ya dans le toreo actuel des adeptes de ce toreo sincère qui méritent que l'on fasse l'effort d'apprécier l'offrande loyale que leur toreo représente.  Je pense à Ivan FANDIÑO, Diego URDIALES,  Javier CASTAÑO,  Sergio AGUILAR, Fernando ROBLEÑO ainsi qu'à Morante de la PUEBLA et à Jose TOMAS.

     II.          LE TOREO PUR

Comment un œil encore non exercé peut-il déceler la différence de trajectoire dans le toreo ?  D'abord le torero se positionne sur le chemin du toro, dans l'axe naturel de sa charge.  Puis lorsqu'il présente la muleta il la présent dans l'axe de trajectoire naturelle. L'intention est d'embarquer la charge sur un axe juste assez déviée pour éviter le choc mais sans excès de déflexion vers l'extérieur.  Puis la main qui porte la muleta, anticipe la charge.  Ceci veut dire qu'au moment où le toro, répondant au toque, embiste dans la muleta (l'embroque), le torero s'est déjà engagé en retirant sa main dans l'axe de charge qu'il va imprégner à la passe.  Il y a d'ailleurs souvent dans  le toreo pur, une distance importante entre cette main en action et le bout de la muleta en mouvement à laquelle réponds l'attaque du toro (photo 3821) et toujours dans l'axe de la charge naturelle et pas de l'intérieur vers l'extérieur.  La main est alors déjà en arrière du corps alors que le toro n'est qu'à sa hauteur.  Ceci est l'antithèse du toreo moderne dans lequel, au même instant de la passe, la main tenant la muleta est éloignée du corps du torero mais pratiquement au même niveau que la tête de l'animal, sans prendre d'avance sur la charge,  et ce dans le seul but d'éloigner la charge du corps.

10 Derechazo Fandino

Nous voyons dans les images ci-dessus que le  torero s'est positionné dans l'axe de la trajectoire et,  pour ne pas être emporté par la charge, il dévie, sans excès, à la hauteur de son corps.  Ceci ne doit en aucun cas être considéré comme un toque por fuera.  En effet dans ce cas, cet écart est nécessaire pour éviter le contact mais la trajectoire du toro passe très près du corps.  Il peut arriver que, dans l'enchainement d'une série, l'animal se retrouve sur une trajectoire al hilo (sur le fil parallèle)  et alors il est fréquent, chez les toreros de toreo puro, que la tête du toro, qui se déplace en ligne serrée,  se tourne vers l'intérieur avant d'arriver ou juste en arrivant à hauteur du corps du torero. C'est le signe que le torero torée vers l'intérieur.

11 Antonete

Antoñete
PHOTO MADRIGAL

Au contraire, dans le toreo moderne, on tourne la tête du toro d'abord vers l'extérieur, puis vers l'intérieur une fois le corps du torero dépassé.

Regardons une autre planche contact d'un autre enchainement de muletazos de FANDIÑO.

12 Fandino Cargar la suerte

Dans ces images les principes du toreo pur se confirment.  Le torero, placé dans l'axe de la charge, c'est-à-dire croisé, avance la muleta de manière à dévier juste ce qu'il faut la charge pour éviter que l'animal ne le percute, mais n'abuse pas du pico vers l'extérieur et ne fait pas le pont, de telle sorte qu'au moment où le toro arrive à la hauteur de son corps, la distance entre la tête de l'animal et ses jambes, en l'occurrence la jambe de sortie avancée, est minime (photo 3850 reproduite ci-dessous).  Le torero confiant en sa technique et sincère dans son geste, ne se laisse aucune marge de manœuvre .  La main qui torée est engagée en avance sur la charge, et le replacement est effectué dans l'axe de la trajectoire au lieu d'être en retrait avec la jambe de sortie effacée.  Le toro sort de la passe avant d'être cité à nouveau pour la passe suivante.

13 Fandino natural

Pour l'œil non averti, le toreo pur peut paraitre moins spectaculaire. Lorsqu'il est porté au paroxysme de l'exposition et du relâchement comme le fait Jose TOMAS l'impact est cependant indéniable.  Dans le cas de Jose TOMAS certains en sont même venus à critiquer son toreo en lui reprochant de créer une prise de risque exagérée.  Questionné à propos de la comparaison entre son toreo et celui d'Enrique PONCE, Jose TOMAS s'est exprimé en 2007 en expliquant qu'ils n'avaient pas la même conception du toreo et que le Maestro PONCE toréait en minimisant la prise de risque, mettant en exergue, dans cette déclaration, les deux extrêmes du toreo actuel.

14 JT Nimes

PHOTO R. COSTEDOAT (Terres Taurines )

En conclusion effectuons quelques comparaisons pour illustrer ce que nous venons d'expliquer.  Dans les images qui suivent les flèches rouges indiquent la trajectoire naturelle du toro, celle qui serait la sienne sans l'intervention du torero.  Les flèches bleues représentent les trajectoires du toreo pur et les vertes celles qui sont données par les toreros par emploi de leur technique personnelle.  Ces flèches permettent de constater qu'EL JULI est positionné hors de la trajectoire et imprime une trajectoire accentuée vers l'extérieur.  ( La flèche violette donne un repère visuel au sol pour voir comment dans la deuxième image le toro s'écarte de la trajectoire naturelle).  PONCE lui est croisé par rapport à la trajectoire naturelle.  Il imprime une trajectoire accentuée vers l'extérieur.  Dans ces deux cas il est intéressant de constater que le tissu de la muleta est tiré de l'extérieur vers l'intérieur une fois que la trajectoire du toro est déjà rejetée vers l'extérieur. Il est fréquent de voir ainsi JULI codillear, c'est-à-dire plier le coude pour ramener vers lui la charge qui dans le premier temps de la passe a été éloignée.  Dans ces deux cas, le toreo pur (la flèche bleue) aurait été notablement plus rapprochée du corps dès l'origine de la passe.  En ce qui concerne FANDIÑO il est croisé et imprime une trajectoire avec juste ce qu'il faut de déviation pour la conserver dans l'axe de celle du toreo pur.

Juli toque 2 Juli Toque 1

 

 

 

 

Ponce Toque 1 Ponce toque 2

 

 

 

 

 

 

Fandino Toque 1 Fandino Toque 2

 

 

 

 

 

Enfin, et pour que les arguments présentés ici ne soient pas caricaturés, je précise que je ne doute pas un instant qu'il soit possible de trouver des images, de chacun des toreros cités, les montrant dans des situations inverses à celles décrites ici.  Cependant je suis aussi à l'aise pour écrire que les tendances brossées ici sont habituelles dans leur tauromachies respectives.  Dans un cas le toreo de recours est devenu le toreo fondamental (toreo moderne), alors que dans l'autre c'est le toreo pur qui l'est et le toreo de recours qui reste occasionnel (toreo pur).

Aussi surprenant que cela puisse paraître l'adoubement par le public du toreo moderne contribue à la disparition des élevages et encastes que ne souhaitent pas toréer les toreros vedettes adeptes du toreo moderne.  Leur succès et le cautionnement du public leur donne le pouvoir d'exiger les opposants qu'ils souhaitent.  Si en période faste il reste assez d'activité pour permettre aux autres encastes de survivre avec les surplus de spectacles moyens et mineurs, en pleine crise, les spectacles mineurs disparaissent et avec eux la capacité de survie des élevages marginaux.  C'est tout le paysage du campo qui s'en trouve affecté.  Le public est ainsi co-responsable du phénomène.

Le toreo pur, encore exécuté par quelques toreros, reste la tauromachie la plus généreuse, la plus sincère, la plus exigeante.  Malheureusement les nouvelles générations de toreros ont plutôt tendance à émuler les techniques de toreo moderne dont ils voient que les publics raffolent et dont leurs auteurs, figuras, profitent dans leurs plans de carrière rentables.  Les médias spécialisés n'hésitent pas à utiliser des superlatifs disproportionnés pour valoriser des prestations sans charge dramatique qui ne sont que des chorégraphies parfaitement maîtrisées, souvent face à des adversaires qui n'ont ni l'apparence, ni la bravoure du toro de combat, celles  qui devraient habiter notre imaginaire.  La tauromachie est la rencontre d'un toro admiré car admirable et d'un homme hors du commun qui accepte de le toréer "purement" et de le tuer avec sincérité. De là la charge dramatique qui justifie l'existence de la corrida.

René Philippe Arneodau

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2 réponses à TOREO PUR ET TOREO MODERNE

  1. BRUNON dit :

    Elles sont OU les flèches roges,bleues et verdes?????????????

    • Niño de San Rafael dit :

      Salut André, Très Juste !!!!! La photo avec les flèches a été ???? mystère. On rectifie rapidement. Merci de ton commentaire. A très bientôt.

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