Lettre ouverte à Michel Onfray

  • L’annonce de la loi Caron a provoqué une tempête de communiqués, articles et programmes de radio et télévision de toutes sortes. A la veille de la discussion à l’Assemblée Nationale de la loi ensuite retirée par son auteur, la tribune du 23 noviembre du Figaro signée par le philosophe Michel Onfray (cliquer sur le pdf): Michel Onfray_ «Il ne suffit pas que la corrida soit une tradition pour la rendre honorable» m’a déterminé à lui adresser la lettre ouverte qui suit…

Monsieur,

Je prends la liberté de répondre à votre Tribune du Figaro du 23 novembre dernier qui faisait pendant à celle du matador français Juan Leal. J’ai l’audace de vous écrire ces quelques lignes, à vous, auteur d’une bonne centaine de livres et prolifique rédacteur d’éditos et articles, en particulier dans la revue trimestrielle Front Populaire. Je ne sais si j’aurai le talent, en tout cas pas votre aisance d’écriture et érudition, pour développer les idées simples et arguments qui me tiennent à coeur à propos et en défense de la tauromachie et de la corrida de toros en particulier.

Pour étayer sa passion, sa connaissance de l’art tauromachique et de son histoire, l’aficionado moyennement cultivé trouve refuge et plaisir intellectuel dans les oeuvres de ces grands noms de la littérature et des arts que vous raillez. Il est manifestement malhonnête de votre part, intellectuellement il s’entend, de rappeler les travers ou mêmes turpitudes de personnages célèbres dont les écrits pour la plupart, selon vous, devraient servir à avilir et discréditer l’existence et le sens de la tauromachie. De la sorte, avec de tels “témoignages”, vous vous rangez du côté des anti-taurins de bas étage qui ne savent distinguer dans la corrida que sang du toro, que sadisme du torero (toréador: terme désuet qui désignait au XVIIIème siècle les toreros qui combattaient à cheval), que jouissance malsaine des spectateurs aficionados. Par exemple, oseriez-vous, comme certains se plaisent à le faire croire, affirmer que Francisco de Goya était aussi anti-taurin, sous prétexte d’avoir produit sa fameuse serie “La Tauromachie”? Évidemment vous trouverez de nos jours des têtes pensantes qui, comme vous, dénigrent la corrida mais, à l’opposé, d’autres esprits aussi élevés, non dépravés de surcroît, trouvent dans ce spectacle une source d’inspiration, de reflexión sur l’esprit de la corrida, montrant ainsi une sensibilité et une humanité tout aussi respectables. Le philosophe espagnol José Ortega y Gasset, le Prix Nobel Camilo José Cela, le peintre Ignacio Zuloaga, Federico García Lorca, espagnols et témoins privilégiés de l’attraction de leurs contemporains pour la corrida, seraient-ils aussi de mauvais exemples alors que la tauromachie leur a servi d’axe et d’influence tout au long de leur oeuvre?

Puisqu’il est question de sensibilité, pensez-vous sérieusement que les milliers de spectateurs qui remplissent les arènes y viennent pour assouvir leur violence (réprimée hors plaza de toros?), leur soif de sang aussi? Avez-vous vu, une seule fois, la mine réjouie et épanouie, de ces mêmes spectateurs lors du tour de piste du torero triomphant? Ou bien, vécu les ovations dédiées à la dépouille du toro d’exception, qui parfois est aussi gracié dans une totale jubilation? L’oeuvre du torero face au toro brave, crée un climat d’émotions et d’exaltation sans égal à d’autres spectacles de foules. Savez-vous qu’il (m’)arrive de pleurer à cet instant magique fugace mais grandiose, du “temple”, de la succession des passes où le torero s’abandonne et où le toro, dans ces charges, allie noblesse et agressivité mortifère, dans cette “danse avec la mort”, où le temps s’arrête,  d’où jaillit une beauté sans nom? Cette sensibilité à fleur de peau ne peut pas être, vous en conviendrez, le résultat d’un dérangement de l’esprit. Vient ensuite l’instant de la vérité, “suerte suprema” lorsque le torero se détache de la conjonction précédente, de cette dualité improvisée et imposible avec le toro avant de le mettre à mort. Le toro doit mourir, le torero offre sa vie au-dessus de la corne qu’il doit passer en enfonçant l’épée. Cette contradiction est l’essence même de la corrida…

Celle-ci est affublée du vice de cruauté. La langue espagnole permet d’utiliser le vocable cruento et non pas cruel comme en français, le premier signifie sanglant tel que peut apparaître, en effet, le spectacle de la corrida. C’est bien là, la différence. Les blessures que reçoit le toro ne sont pas infligées au titre de la cruauté mais selon un ordre, un règlement, lui même résultat d’une évolution pour justement éliminer la dureté de certaines séquences qui pouvaient heurter la sensibilité du public. Telles étaient les blessures que recevaient les chevaux autrefois, protégés maintenant par le caparaçon. Il faut savoir que le sang des blessures du toro n’est qu’une part minime de son volume sanguin et n’affecte en rien son comportement. Des études vétérinaires sérieuses montrent que le toro, par sa physiologie et sa spécificité, génère des substances qui bloquent la douleur et le stress et d’autres qui motivent son agressivité et sa combattivité. Que dire, donc, de la souffrance ressentie (il n’existe pas d’autre mot qui exprimerait celle d’un animal) si ce n’est celle des humains par mimétisme anthropomorphique…

En outre, je ne peux que m’opposer au titre de votre tribune car l’honorabilité de la tradition tauromachique que vous niez, peut être interprétée comme une atteinte – pour ne pas dire plus – à l’honorabilité de ceux qui la professent, la cultivent et la vivent intensément. Vous vous en prenez aux “jouisseurs” de la souffrance, du “meurtre prémédité” que serait la mise à mort du toro; vous signalez l’”orgasme” même des spectateurs – êtes-vous sérieux? - et enfin la “bêtise” de certains… Si cela était ainsi, atteints de toutes ces déficiences psychiques, des milliers d’aficionados devraient être traités et le nombre de psychiatres disponibles du Midi et d’ailleurs ne suffiraient pas…

Vous conviendrez que le toro est un animal magnifique, tellement différent des autres bovidés. Il est la survivance du dieu-toro de l’Antiquité, autour duquel se forme aujourd’hui le nouveau rite, la nouvelle lithurgie qu’est la corrida. Ne vous moquez pas, c’est la réalité. Par ailleurs, la disparition du toro bravo supposerait celle d’une espèce qui est la garantie d’une écologie que les nouvelles générations veulent proteger à juste raison. Les écologiste, antispécistes anti-taurins n’en sont pas à leur première contradiction à vouloir interdire la corrida. Au nom de leur morale? Les éleveurs du toro de combat possèdent aussi par l’expérience de leurs prédécesseurs, cette “décence ordinaire” de George Orwell que vous développez dans le dernier numéro de Front Populaire. Par la sélection, la connaissance - un par un, et leur ascendance - des animaux qu’ils élèvent, ils sauvegardent cette race unique, perpétuée par la mort dans l’arène de quelques uns… C’est tout le paradoxe de l’existence du toro bravo (esp: sauvage, brave, féroce). Bien évidemment, il n’est pas  question ici, de bétail commun, mais vous-même par vos racines normandes, devriez comprendre  cette implication de l’éleveur avec son troupeau.

Malgré l’ironie que vous montrez à propos des artistes, écrivains et même philosophes qui l’ont représentée, divulguée et analysée, sachez que la corrida est vécue d’une façon plus prosaïque dans nos régions. La tradition est maintenue dans les échanges confraternnels entre aficionados de toutes conditions sociales, politiques et générationnelles pour l’amour, le respect du TORO et l'émotion qu’il suscite dans son combat jusqu’à la mort avec le torero, seul vrai héros antique contemporain. (Regretteriez-vous le “déficit” de morts d’hommes par rapport à celles des toros, comme vous semblez le faire entendre?)  Je ne vous ferai pas l’injure de ne pas connaître l’histoire des civilisations qui adoraient le toro et sa représentation dans un nombre important d’oeuvres de l’Antiquité. Et depuis, les tauromachies ont suivi. Nous sommes aujourd’hui les héritiers de ces traditions et la France du Sud est héritière, à sa manière, de ce culte du TORO. Est-ce vraiment condamnable et justifierait notre mise au ban de la société bien pensante? Vous qui êtes attaché à la liberté, ne pensez-vous pas qu’il est impérieux et qu’il serait salutaire, dans notre République, de respecter la liberté culturelle de tous, y compris celle des amateurs de corridas?

Bien cordialement

Georges C. Marcillac

PS: Vous comprendrez que j’ai écrit volontairement le mot “toro” espagnol pour le distinguer du mot plus courant en français “taureau” que j’associe à d’autres caractéristiques fonctionnelles et génétiques du bovin de nos campagnes.

 

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4 réponses à Lettre ouverte à Michel Onfray

  1. Félicitations Georges pour ce magnifique plaidoyer qui exprime parfaitement notre ressenti et notre Passion.. le "philosophe" (je pencherai plus vers le terme d'Inquisteur voire de Procureur...") t'a t il répondu? Pouvons nous mettre sur notre site ta lettre ouverte ou quelques extraits faute de place?
    Amitiés
    Bernard HYACINTHE (AFICION SOMMIERES)

    • Georges Marcillac dit :

      Merci Bernard. J'ai fait de mon mieux car la tribune de Michel Onfray, comme d'ailleurs d'autres écrits sur la tauromachie et les aficionados ne sont pas dignes de son érudition et facultés d'analyse même s'il n'est pas d'accord. Je suis par ailleurs ses nombreuses publications et apparitions dans les medias audiovisuels mais cette fois-ci je n'ai pu réprimer mon indignation.
      Je n'ai évidemment? pas reçu de réponse à ma lettre ouverte et je ne me faisais pas beaucoup d'illusion à ce sujet...
      Si tu penses que cette lettre puisse être publiée sur le site AFICIÖN je n'y vois pas d'inconvénient, au contraire c'est me faire honneur pour cette modeste contribution aux autres protestations que le philosophe a dû recevoir après sa tribune.
      Bien amicalement
      Georges

  2. Clerivet dit :

    tres bien georges mas onfray est un individu a la "pensée" tres élastique qui lui permet de se dire de gauche et tutoyer les idees d extreme droite bonnes fêtes a toi et a tous les tiens

    • Georges Marcillac dit :

      Merci Michel. Sur d'autres sujets Michel Onfray mérite attention mais mais sur celui qui nous tient à coeur, il est détestable.
      Bonnes fêtes de Noël et Jour de l'An. Un abrazo.
      Georges

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